Par contre, l’idée de la réalité des monstres me chagrinait bien plus que d’avoir perdu mes illusions sur les gentils personnages couvrant les enfants de cadeaux et de chocolat : je me retrouvai seul dans ma chambre à supporter cette terrible vérité, mes yeux ne cessaient de balayer la pièce à la recherche du méchant monstre prêt à me croquer dans mon sommeil car, comme tous les êtres maléfiques, ceux-là sont fêlons, ils n’attaquent jamais un enfant encore conscient. Et les fantômes, alors ? Ils adorent agiter leurs chaînes à travers les maisons, la nuit, pour effrayer leurs occupants et surtout les jeunes enfants, ils flottent au-dessus du sol, drapés dans leur linceul blanc car ils sont trop lâches pour présenter leurs vrais visages… Mais ils ne sont pas dangereux, ils ne tuent pas les enfants, ils se contentent de les effrayer. Soudain, je repensai au plus terrible de ces êtres maléfiques, le plus vicieux aussi : le monstre caché sous le lit. Mes copains et moi en parlions en cachette à la récréation car l’un d’entre nous, Julien, nous raconta qu’il l’avait vu et nous buvions littéralement ses paroles. Normalement, le monstre sous le lit ne laissait pas de témoins vivants, il avait bien essayé de manger Julien mais il avait hurlé et ses parents étaient arrivés à temps pour le sauver.
« Il était comment ? demanda l’un d’entre nous.
– Horrible ! Il était énorme, nous décrivit-il en réalisant un arc de cercle avec ses bras pour tenter de nous représenter la taille de la créature. Il faisait au moins trois mètres et devait peser deux-cents kilos !
– Bah, n’importe quoi ! lâcha Arnaud, visiblement sceptique. S’il était aussi gros, il rentrerait pas sous ton lit.
– Mais je l’ai vu et je te jure qu’il était comme ça ! C’est parce qu’il grandit quand il sort de sous le lit, il doit être plus petit en dessous. Il était tout poilu et il avait un gros nez qui dépassait des poils, tout long et tout plein de boutons et puis il avait des yeux rouges comme mon lapin sauf que, ceux-là, ils brillent dans la nuit et même que c’est ça qui m’a réveillé ! Alors, là, il a avancé ses mains toutes pleines de doigts avec des griffes longues comme ça, nous indiqua t’il en plaçant sa main gauche largement au-dessus de son index droit, et il a failli m’attraper alors, moi, j’ai crié tant que j’ai pu et mes parents sont arrivés et ils m’ont sauvé.
– Ca existe pas, les monstres, intervint à nouveau Arnaud. C’est mon papa qui me l’a dit.
– C’est parce que les parents ne le voient pas, le monstre ! Mes parents m’ont dit que j’avais fait un cauchemar mais c’est pas vrai, il était là et maintenant, j’ai peur de m’endormir. »
Comme je comprenais les craintes de Julien, je restai allongé sur mon lit, le plus droit possible pour éviter qu’un de mes pieds aille faire une escapade hors du matelas et se transforme en véritable appât pour le monstre, comme les asticot de papa lorsqu’il allait à la pêche. Je tendais l’oreille pour guetter le moindre bruit, je percevai en fond le son de la télévision dans la chambre de mes parents mais une sonorité bien plus inquiétante résonna à mes oreilles : une respiration sifflante et rapide : le monstre sous le lit, il était là, il allait me manger ! Complètement paniqué, je ne parvenai pas à trouver de solution pour lutter contre lui, il ne semblait pas effrayé par la lumière, je savais que Julien dormait, lui aussi, avec une veilleuse, et je n’avais aucune arme sous la main. Au comble du désespoir, je me mis à hurler pour alerter mes parents qui arrivèrent rapidement, sans doute inquiétés par mon terrible cri.
« Louis, qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit mon père qui avait chaussé ses lunettes de travers dans sa hâte à me secourir.
– C’est le monstre sous le lit, il va me manger ! répondis-je en sanglotant.
– Mais les monstres n’existent pas, tu le sais bien. Viens regarder sous le lit, tu verras qu’il n’y a rien.
– Non, je ne veux pas… Il va m’attraper et me manger !
– Mais non, je suis là, tu ne risques rien. Viens regarder, tu verras que tu ne crains rien. »
Je finis par sortir de sous mes draps et, à contrecœur, je m’agenouillai pour découvrir, qu’effectivement, il n’y avait rien sous mon lit, hormis un petit mouton de poussière mais les paroles de Julien me revinrent en mémoire : « C’est parce qu’il grandit quand il sort de sous le lit, il doit être plus petit en dessous». Donc, cette petite vérification ne me rassura absolument pas et j’étais prêt à tout pour ne pas retourner dans mon petit lit car je savais qu’une fois mon père parti, il allait sortir du lit et grossir.
« Alors, tu as vu quelque chose ?
– Non, mais Julien a dit qu’il était tout petit sous le lit, ce n’est qu’après qu’il grandit.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? me questionna mon père, en fronçant les sourcils. Il te raconte de drôles d’histoires, ce Julien, c’est un sacré menteur.
– Non, c’est toi le menteur !
– Enfin, Louis, ce ne sont pas des façons de parler à son père, me gronda-t-il. Les monstres n’existent pas et ce garçon t’a raconté ça pour te faire peur.
– Non, non, c’est pas vrai, je le sais ! Les monstres existent et pas le Père Noël, vous faites qu’à mentir tout le temps ! explosai-je.
– Comment ça, le Père Noël n’existe pas ? »
Il se tourna vers ma mère d’un air perplexe, celle-ci haussa les épaules pour lui signifier qu’elle ne comprenait pas plus que lui cette brusque attitude et je sentis que l’explication familiale arrivait à grand pas, ce qui m’arrangeait : tant qu’ils étaient là, le monstre se tenait tranquille.
« Louis, commença ma mère d’une voix douce, je t’ai expliqué tout à l’heure pourquoi il y avait deux Pères Noël dans la rue, je croyais que tu avais compris.
– Oui mais tu m’as menti, je le sais : tu as dit que les rennes ne volaient pas !
– Quand ai-je dis ça ?
– Quand je te l’ai demandé. »
Elle se pinça les lèvres, visiblement navrée d’avoir laissé échapper une telle vérité et cherchant un échappatoire mais devant son silence éloquent, mon père tenta de prendre le relais.
« Elle t’a dit ça parce qu’elle ne pensait pas aux rennes du Père Noël, celles-ci sont très spéciales et peuvent voler.
– N’importe quoi ! Et la petite souris, où elle trouve les sous qu’elle me donne ?
– Dans sa tirelire.
– Ca rentre pas dans un trou de souris, une tirelire, c’est comme les cloches, c’est pas elles qui cachent les œufs dans le jardin, ça vole pas, d’abord ! Vous ne faites qu’à me mentir. »
Mes parents se regardèrent longuement, s’interrogeant en silence sur l’attitude à suivre et, comprenant qu’il était désormais trop tard pour me convaincre de la réalité de leurs contes de fées, il valait mieux déballer la vérité. Mon père me souleva de terre et me posa sur mon lit, assis, de sorte à me mettre dans une position confortable pour m’asséner la terrible vérité.
« Tu es un grand garçon, Louis, tu grandis très vite et je pense que tu es maintenant en âge de comprendre certaines choses. Comme tu l’as toi-même deviné, le Père Noël n’existe pas, tout comme les cloches de Pâques et la petite souris mais nous ne t’avons pas raconté tout ça pour se moquer de toi mais parce que tous les enfants ont besoin de croire en ces personnages pour rêver un peu et avoir des références positives…
– C’est quoi, ça ?
– Heu… Comment dire ? Ce sont des gentils à qui tu dois penser pour être content, voilà. Tu te souviens comme tu étais content quand tu cherchais les chocolats dans le jardin, quand tu ouvrais tes cadeaux de Noël ou quand tu as trouvé une petite pièce sous ton lit à la place de ta dent ? Si nous t’avions pas raconté ça, tu n’aurais pas connu ses joies.
– Et le monstre sous le lit ? Vous m’avez menti pour que j’ai pas peur ?
– Non, il n’existe pas, lui, pas plus que les fantômes.
– T’es sûr ?
– Certain.
– Moi, je sais pas trop : comme vous me dites que le Père Noël existe alors que c’est pas vrai, le monstre sous le lit existe et vous me dites que c’est pas vrai pour que j’ai pas peur.
– Non, Louis, je te jure qu’il n’existe pas. Crois-tu que nous te laisserions seul dans ta chambre si un monstre risquait de te manger ? »
La question était intéressante, je réfléchis un instant et décrétai qu’il avait raison : aucun parent normalement constitué ne laisseraIt son enfant courir un danger mortel. Cependant, toutes mes craintes n’étaient pas évanouies, je repensai à la respiration sifflante que j’avais entendu et je n’avais pas très envie de dormir seul alors je décidai de faire un petit caprice.
« Oui, peut-être, mais Julien l’a quand même vu et moi, j’ai peur, je veux pas dormir tout seul.
– Tu veux dormir avec nous ? me demanda gentiment ma maman.
– Oui, répondis-je d’une petite voix.
– Allez, viens, bonhomme, dit mon père en me prenant dans ses bras. Mais demain, je te montrerai qu’il n’y a pas le moindre monstre sous ton lit. »
Effectivement, le lendemain, nous inspectâmes longuement le dessous de mon lit et je pus constater qu’il n’y avait aucun moyen pour un monstre d’arriver par là mais, au fond, je le savais déjà, j’avais eu tout la nuit pour réfléchir à l’improbabilité de son existence.
Je déteste Noël car c’est à cette occasion que j’ai perdu toutes mes illusions qui faisaient de moi un petit garçon comme les autres et je pense avoir perdu une partie de mes rêves. Sans doute ce traumatisme enfantin explique-t-il mon attitude très, voire trop, pragmatique et cynique, je ne me permets pas de perdre du temps à rêver à des choses improbables car, trop tôt, j’ai appris que tous ces êtres magiques n’existent pas. J’en ai longtemps voulu aux hommes se déguisant en Père Noël lors des festivités pour mieux charmer les passants et leur demander la charité, j’eus même, pendant un temps, une fâcheuse tendance à leur donner un bon coup de pied dans le tibia en les traitant de menteur, ce qui me valait de terribles remontrances mais ça me soulageait toujours un peu. Car si le personnage du bon Père Noël fait rêver tous les enfants qui, la nuit de Noël, quittent en douce leur lit pour tenter de voir son traîneau traverser le firmament, les adultes n’hésitent pas à exploiter le pauvre vieillard pour s’en mettre toujours plus dans les poches.