Par Diane
Il y a quelque chose de pourri au royaume du PAF.
Je ne suis pas une grande consommatrice de télévision. Je regarde pas mal de films en dvd, mais plutôt rarement la télévision.
Il se trouve que, ayant depuis peu un nouvel appartement, j’ai acquis en prime un téléviseur. Et, d’après la théorie qui veut que quand on s’achète des trucs, on s’en sert (….théorie qui ne tient pas toujours la route en ce qui concerne l’étrange phénomène qu’on appelle l’acheteur compulsif), eh bien je me suis mise à regarder un peu plus la télé. L’autre jour, par exemple. Littéralement affalée sur le canapé aussi gracieusement qu’une baleine échouée sur le rivage, j’atteins la 174 ème page des frères Karamazov et, malgré le génie
narratif de Dostoïevski, je fais un énième retour en arrière car mon cerveau n’arrive pas à imprimer le fonctionnement (digne des codes cryptés les plus complexes de la N.A.S.A) des patronymes russes (Fédor Pavlovitch Karamazov a trois fils: ivan fédérovitch karamazov, dmitri fédérovitch karamazov-qu’on surnomme parfois Mitia- et alexis fédérovitch karamazov -qui des fois, s’appelle
aussi Aliocha. Dmitri fédérovitch a promis monts et merveilles à catherine ivanovna polenskaia, mais a fricoté -le vilain- avec grouchenka polenta ratafia, aussi appelée Micheline les jours de pluie. Et encore,là, je simplifie. Si vous voulez mon avis, Dostoievski aurait triplé ses ventes s’il avait appelé ses héros John, mike, brad et Bob).
Bref, ayant besoin de me reposer l’encéphale un tantinet, je tends ma tentacule droite vers la télécommande et allume la chose.
-Chaine n°1: les infos: en vrac: le pauvre monsieur de 50 ans avec une femme, 4 gosses + des quintuplés à venir est au chômage, le vilain virus de la grippe A qui a fait moins de morts que le système patronymique russe a muté -un myopathe cancéreux et un hamster lapon en sont morts-, la banquise fond comme mister freeze au soleil, et notre président…..notre président (tout court).
(…..mouarf).
zappons
-Chaine n° 2: j’opte pour une chaine genre national géographic 30 millions d »amis. Une madame nous présente gaiement une clinique vétérinaire en australie spécialisée dans le soin aux petits koalas. On soigne dans cet établissement les mignonnes petites boules de poils qui pourront ainsi retourner chez elle. Diantre que c »est mignon. Eh bien non, à peine rentrés dans le truc qu’une vétérinaire nous explique que la mignonne petite boule de poil ,eh bah elle est en train de crever d' »un virus qui bouffe son système immunitaire, et que le sida du koala extermine toute l' »espèce, même que elle devrait pas faire long feu sur la planète de toute façon. Tiens regardez la petite madame koala là avec son pti nez qui remue et qui s’accroche à votre bras comme une huitre à son rocher, eh bien le virus lui a refilé 4 kystes aux ovaires gros comme mon petit coeur tout gonflé de compassion triste, elle tient plus debout, elle couine, elle souffre il faut la piquer pouf elle est morte.
Bon.
zappons
-Chaine n° 3: une sorte de jeu télévisé du genre bigdil. Une grande démonstration haute en couleurs de la bienveillance et de la fraternité humaine. Un monsieur est là, fébrile. On l’a choisi moche, petit et gros, c’est mieux, ça va faire pitié et émouvoir le chaland. Il est là, silencieux, un peu renfermé, timide, il regarde le présentateur option brushing barbara gourde en silence, avec un sourire un peu forcé mais sincère malgré les plaisanteries très fines du connard brushé qui du haut de son costard Vuittron, le félicite, l’air puant et goguenard, sur le choix de ce magnifique gilet jacquard que sa grand mère avait tricoté pour l’obtention de son bac.
Le monsieur attend qu’il aie fini de se foutre de sa poire et qu’il lui demande quelle boite il choisit, parce que attentionnnn il faut bien choisir, dans une boite il y a 100 000 euros c’est une somme ça 100 000 euros hein ça vous serait utile 100 000 euros hein, 100 000 euros, 100 000 euros (caquette t-il en changeant sa fréquence de voix, pour bien lui faire sentir le poids de ce qu’il peut perdre). Et le monsieur de répondre faiblement « celle de droite », avec dans la voix toute l’angoisse pesante de ses multiples crédits, du traitement de sa femme et des études de ses fils à qui il aimerait payer une grande école de commerce pour qu’ils n’aient jamais à s »abaisser à aller dans ce genre de débilités accroche-désespérés dans l’espoir de sortir de la merde financière dans laquelle il est englué.
…..attention attention, vous avez gagné…………..20 centimes! ohhhh c’est dommaaaaaage, vous n’avez pas choisi la bonne boiiiiite, elle était juste à côté pourtant bon bah voila au revoir hein.
Bon.
Et là je dis mais voilàààà, j’ai trouvé le facteur principal de la « crise »: c »‘est la télé!
Après environ une heure de visionnage, j’ai mal au bide, une grosse boule dans la gorge, j’ai peur d’aller dans le métro et y choper un virus, d’aller dans ma classe (suis prof) et de me faire poignarder par la jeunesse hyperviolente et stupide, et j’ai presque envie de verser une larme sur l’humanité perdue. Du coup je sors plus, je gagne plus d’argent, je regarde encore plus la télé, j’ai plus d’argent, je prends un crédit, arrivent les huissiers, je déprime, je deviens hypocondriaque, je multiplie les rdv chez les médecins, je creuse le trou de la sécu, l’économie française s’écroule, on déclare la guerre aux russes qui s’allient avec les japonais, devant la faiblesse mondiale les extra-terrestres débarquent et pouf on retourne tous au stade amibe.
Bref, plus sérieusement quand je pense qu’il y a des gens qui regardent la télé 5h par jour et plus… je comprends mieux pourquoi je me fais marcher dessus dans le métro. C’est incroyable le potentiel anxiogène que peut avoir cette petite boite…. 30 minutes de visionnage quotidien et vous perdez toute foi en l’espèce humaine et en l’avenir! wou ou! Je sais pas vous, mais moi, à chaque fois que je regarde la télé plus de 30 min, il me prend quasi-instantanément une envie soudaine de regarder une comédie musicale. Une sorte de palliatif en somme, comme quand on enlève un pansement d’un coup sec et qu’on appuie tout de suite après sur le bobo comme pour apaiser la douleur… (http://www.youtube.com/watch?v=k-HhoQLC9q8 )
J’ai l’impression que tout y est déformé (ça, c’est pas nouveau), mais à l’extrême: c’est comme les bonnes vieilles tragédies grecques: il faut susciter l’horreur et la pitié, pas moins. C’est du réchauffé d’Aristote tout ça. Faire du chiffre, du brouzouf, montrer des filles qui ondulent des hanches en faisant « han han, han han » autour d’un mec à capuche qui fait « han han, han han », des mecs qui pataugent dans leur honte mais qu’on paye pour la montrer alors bon…, des gourdes qui gloussent et des koalas qui crèvent .
En gros, que des caricatures du genre humain. Du grossi, du bourrin, de l’hyperbolique, de l’exacerbé, du frénétique.
Et si peu de place pour le subtil, pour la finesse et la nuance.
Oui, je sais, je râle, mais que voulez vous j’utilise le processus d’écriture cathartique pour délivrer mon âme de la profonde angoisse et du désespoir amer dans lesquels m’a plongé cette petite heure au sein du royaume pourri et tout puissant (et je pèse mes mots, quelle puissance elle a donc, cette petite boite…) du PAF.
Et devant ce constat affligeant du peu de résistance que ma conscience est capable d’opposer à la télé, j’interroge votre propre relation au PAF: êtes vous capables de la regarder plus d’une heure sans pleurer? désespérer? devenir parano-agressivo- hypocondriaque?
Le pouvez vous sans regarder l’Humanité après coup comme un ramassis gargouillant de raclures de bidet?