Esclavage moderne

Le mois dernier, j’ai fini un livre qui m’a pas mal remuée. Que d’émotion en tournant les pages, que de « bordel mais c’est carrément ça ! », de « c’est exactement ce que je ressens », de « Seigneur, je ne suis pas seule à vivre ça, quel soulagement ! ». Bref, un livre qui aurait pu s’appeler « lis ça, Nina, ça parle de toi ». Quel est donc cet ouvrage mystérieux ? Point un roman mais un essai, signé Guillaume Evin et Emilie Maume, Profession stagiaire.

 

J’avais déjà fait un article sur les stages dans le temps mais ce bouquin m’inspire trop pour que je ne m’exprime pas à nouveau sur le sujet. Déjà, je l’ai fait lire à ma mère qui
a depuis entamé une dépression. En gros, de quoi ça parle ? Des stagiaires, bien sûr ! Avec un titre pareil, ça va pas être un essai sur la reproduction des hamsters en captivité. En
fait, tout est parti d’une lettre écrite par Emilie Maume pour Libé en octobre 2005 ou novembre, je sais plus bien. Oui, Libé, à l’époque, ils étaient pas encore mort. Notre jeune Emilie dénonçait le statut des stagiaires, hautement précaire, prenant pour exemple son propre cas. En gros, notre amie Emilie a fait Sciences Po Paris et depuis, rien, elle trouve pas de boulot alors qu’elle a fait un super DESS management de la culture (un truc comme ça) et se retrouve secrétaire à 1500 euros. Dans son secteur, la seule chose qu’on lui propose, ce sont des stages, plus ou moins rémunérés (plutôt moins mais bon…). De là est né le mouvement « génération précaire » et de cette lettre est né un livre, Profession stagiaire.

 Bon, très honnêtement, ce livre me semble surtout avoir été écrit par Guillaume Evin puisque Emilie y apparaît comme exemple et encore, son parcours ne me paraît pas des plus chaotiques. J’en ai parlé à un mec de l’asso et on la soupçonne un peu de n’avoir pas fait tant de stages que ça et de gueuler parce Sciences Po Paris n’ouvre pas toutes les portes. Moi, quelque part, ça me rassure, ça veut dire que finalement, ma situation n’est pas pire que quelqu’un qui a fait cette « prestigieuse » école mais passons. Le but n’est pas de parler de Mlle Maume mais bien des stagiaires. Dans ce livre, je me suis rendue compte à quel point être stagiaire était la pire des choses qui pouvait vous arriver. Perso, des stages, j’en ai eu dont un proprement calamiteux (celui de l’été dernier où je bossais dans un sous-sol). Mais ce n’est rien comparé à certains ! Un mec s’est ainsi retrouvé homme à tout faire de son patron : café, ménage, chauffeur, aller chercher les gosses à l’école… Une autre nous a fait le remake du « Diable s’habille en Prada ». En gros, la demoiselle devait arriver tôt au boulot pour imprimer les mails de son patron et les disposer par ordre d’arrivée, lui faire son café et lui servir dans une tasse (pas un gobelet, screugneugneu !). Une autre s’est faite engueuler parce qu’elle était arrivée à 9h30 au lieu de 9h alors qu’elle était partie la veille à 0h30. Une autre encore (celle-là a traumatisé ma maman) s’est entendue dire qu’elle était priée de s’habiller mieux que ça car elle était pas à la campagne. La pauvre fille s’était fait prêter des fringues de marque par des copines, tout ça pour ça.
 

Oui parce que le stagiaire est pauvre. On est tous payés environ 1/3 du SMIC, entre 300 et 400 euros, quoi, pas de quoi vivre. Pourtant, on fait le même boulot que les autres,
voire plus. Dans le livre, un journaliste dans une rédaction web expliquait que le stagiaire faisait volontiers des heures supp (non payées, hein), abattait deux fois plus de boulot que les autres. Tout ça pour décrocher une hypothétique place dans la rédaction à la fin du stage. Parce que, ça, très franchement, on l’a tous entendu : « il y aura peut-être une embauche à la clé ». Donc c’est un test, faut se défoncer pour espérer rester dans la boîte. Arrivé premier, parti dernier, on fait le boulot que les titulaires ne veulent pas faire. Bon, après, ça fait joli sur le CV mais ça fait pas tout. Surtout que c’est même pas compté en expérience professionnelle. Si on prend mon cas : de mi-mai à mi-octobre (donc 6 mois, quasi), je suis stagiaire dans mon asso, je suis journaliste, attachée de presse, un poil webmastrice, je vais peut-être partir aux universités d’été du PS et de l’UDF (très hypothétique mais bon…), je répondrai aux questions des journalistes sur l’asso, je vais aider à organiser une soirée… Bref, pendant 6 mois, je bosse à plein temps, je fais mon métier mais à l’arrivée, ça comptera pas en temps d’expérience professionnelle. Damned !

 

En fait, les stages ont été détournés de leur but original et c’est bien dommage. Parce que c’est la meilleure façon d’apprendre, y a pas à dire. Il est tout à fait normal qu’un
diplôme dit professionnalisant se termine par une plongée dans le milieu du travail. Là, où ça dérape, ce sont les entreprises qui ont tout compris au système. Et je parle pas de petites PME. Un gars m’a expliqué que dans une chaîne comme Canal +, près d’un quart des effectifs est constitué par des stagiaires. Payés royalement 900 euros par mois ! Si on se cale sur le SMIC qui est quasi à 1300 euros, ça fait 400 euros d’économie par stagiaire, au moins… Imaginez le bénéfice ! Et Canal n’est pas la seule, le bouquin cite nombre d’entreprises de ce type. Ecoeurant ? Oui. Ok, c’est formateur, ça fait joli sur le CV d’avoir bossé à Canal et après ?

 

On se scandalise (à raison) de l’exploitation des jeunes enfants ou des immigrés clandestins payés une misère. Mais si on prend le cas d’un stagiaire payé 300 euros par mois pour officiellement 35 heures par semaine, ça fait qu’on est payé 2. 14 euros de l’heure… Bon, c’est sûr, à la fin de la journée, j’en serai à 15 euros mais je crois que ça rapporte plus de faire la manche… Bref, on est en train de créer une vraie population pauvre et précaire mais tout le monde ferme les yeux, trop pratique… Le jour où on sanctionnera les entreprises qui font tourner des stagiaires sur le même poste plutôt que de le créer, ça ira mieux.

 

D’un point de vue personnel, je préfère un stage à une période de chômage et d’inactivité. Je ne me plains pas de mon sort, d’autant que je bosse pour une petite asso n’ayant pas
de fonds donc je me sens pas exploitée et je vois midi à ma porte : mon press book grossit à vue d’œil et je sais que cette expérience me sera très utile pour la suite. De toute façon, ils n’auraient pas pu m’embaucher donc rien à redire. Mais quand je vois la fin de mon contrat qui approche et le chômage qui repointe son nez (enfin, pas encore, mon avenir est réglé pour un moment), j’ai peur de re-rentrer dans le cycle des stages et compagnie. J’en ai un peu assez de l’instabilité, j’aimerais construire un peu ma vie. J’en ai marre d’avoir l’impression de ne pas être encore au niveau et qu’on me propose un stage plutôt qu’un poste alors que, merde, mon métier, je commence à maîtriser. Or quand je vois des mecs de 29 ans demander un stage parce qu’ils ne trouvent pas de boulot car quand ils postulent, on leur dit qu’ils sont trop vieux. Quand je vois que trop de stages, sur un CV, ça nuit à une candidature… Bref, quand je constate que le serpent se mord la queue, je ne sais que faire pour en sortir. Honnêtement, autant j’aime bien mon stage actuel, autant j’espère que ce sera le dernier. A 26 ans, je pense avoir suffisamment appris pour pouvoir me lancer toute seule, devenir une journaliste à part entière.

La schizophrénie de la femme des années 2000

En tant que jeune femme des années 2000, je vis dans un bain médiatique permanent. Même si je ne lis pas tous les journaux, en particulier féminins, sans doute parce que j’ai pas que ça à foutre non plus. Mais ça n’empêche pas que les titres me sautent aux yeux. « Comment atteindre l’orgasme à coup sûr », « coucher n’est pas sale », « la vérité sur mon point G », « pourquoi il ne faut pas coucher le premier soir », « le sexe, c’est surfait », « coucher, c’est sain »… Bon, ben si je deviens pas schizophrène avec tout ça…

 sexe-magazine

Dans le livre d’Anne Steiger, la vie sexuelle des magazines (promis, je vais pas vous saouler 3 mois avec, je suis en train de lire profession stagiaire, je vais vous emmerder avec ça, à la place), la jeune femme met parfaitement en lumière cette espèce de schizophrénie. D’abord, selon les titres, on me parle soit de sexe et de ma misère amoureuse, soit d’histoires de couples. On parle drague, séduction, on dit qu’il faut oser mais pas trop, qu’on peut coucher le premier soir sauf si on veut que ça dure (jamais compris cette théorie). Moi, j’ai du mal à dire dès le premier soir si je veux que ça dure ou pas. Donc voilà, on nous bourre le mou avec l’échangisme, la sodomie, le triolisme, l’amour à la plage, dans la mer, au camping, dans la voiture, à l’hôtel, dans un champ, sur une pelouse, dans une piscine… Et là, on vient m’expliquer que l’abstinence, finalement, c’est top. Si je pouvais m’abstenir de coucher dans tous les lieux sus-nommés et même dans un lit. Il faut pas le faire ! D’abord, si je peux garder ma virginité pour the only one, ce serait mieux.

Bon, j’ai jamais fait ma vie rapport aux magazines mais voilà, on nous dit de coucher avant de nous expliquer qu’être vierge, finalement, c’est mieux. Messieurs dames des magazines, tout d’abord, je tiens à vous informer que la virginité, ça repousse pas. On peut se faire recoudre l’hymen mais j’en vois pas l’intérêt. Et puis je veux bien me réserver pour the only one mais je le reconnais comment. Ah, bon, y a bien quelques magazines qui m’expliquent mais ça marche pas, leur truc. Moi, quand je crois le reconnaître, ben, c’est pas lui. Par contre, je sais très bien reconnaître celui qui ne fera que passer mais s’il me plaît, je vais pas me priver.

Au-delà du diktat des magazines que je ne suis pas, on en revient toujours au même problème : il faut être prude et pute en même temps. Non mais quelle schizophrénie ! Souvent, les hommes veulent la pute pour coucher, la prude pour se marier et se reproduire. Ok sauf que comme dit précédemment, moi, dès le départ, je peux pas savoir si c’est pour une nuit ou pour la vie. Enfin, si c’est un plan cul, si, je le sais, mais si on forme un couple, comment savoir ? Dois-je attendre le moment X avant de sauter le pas ? Si ça dure longtemps, ça
posera pas de problèmes mais si c’est une liaison courte, ça me fera chier de pas en profiter. De la même façon, à partir du moment où je veux faire ma vie avec un mec, ça veut dire que je n’ai plus droit à aucune fantaisie sexuelle ? Parce que je dois être la sainte épouse ? Non mais ça va, oui ? Ok, comme disait Olivier l’autre jour en comm, la sodomie n’aide pas à 
la reproduction mais bon…

 

Alors voilà, les magazines m’expliquent tout et son contraire. Outre ma vie sexuelle, ils me dictent la mode (qui change tous les mois, Seigneur !), ma coupe de cheveux (le problème, c’est que là aussi, on passe d’une brosse à des cheveux très longs en un mois), mon parfum, mes crèmes de soin, mes amis, mon boulot… Bref, toute ma vie est censée être régie par les magazines. Ils m’expliquent tout ce que je dois savoir sur mon propre corps. Que la sodomie est à la mode… Ah mais non, c’est le triolisme maintenant ! Et t’es pas allée en boîte échangiste ? Mais quelle oie blanche, tu devrais avoir honte ! Et puis tes bottes à talons, là… Mais ma pauvre fille, c’est d’un ringard. Ok, tu les as payées 140 euros le mois dernier parce que je t’ai dit de le faire mais la mode, ça évolue…

Des fois, je me demande si les magazines ne se sentent pas un peu ridicules de prôner un truc un mois et pile le contraire l’autre mois mais Anne Steiger analyse très bien l’évolution des titres de mois en mois, c’est proprement hilarant. En gros, c’était du : « tu dragues et tu chopes », mois suivant : « les premiers pas en couple », le mois d’après : « la routine s’installe » puis « comment le quitter » puis « un coup d’un soir, ça fait du bien » avant de revenir sur « comment trouver le bon ».

Seulement voilà, en vrai, ma vie ne suit pas les timing des journaux (comme si j’avais que ça à faire, tiens). Et puis, ça m’agace qu’on m’explique où est mon point G et comment me masturber (je vous ai pas attendus !), qu’il faut que je couche ou pas mais ça dépend si je veux que ça dure ou pas. Aujourd’hui, la femme est bombardée de modèles différents et incohérents, il faut être femme, mère, business woman, épouse, pute, amante, amie, dominatrice, soumise… Au secours, j’ai mal à la tête ! J’exagère ? Ben non. Aujourd’hui, une femme arrive pour postuler à un emploi, si elle approche de la trentaine, ça va faire tilt dans la tête du DRH : 30 ans = un bébé bientôt. Parce qu’une femme doit forcément être mère… Sinon, c’est un non-sens, une hérésie. Toutes les femmes rêvent de bébé, c’est génétique, on vous dit. Parce que ces journaux nous comprennent mieux que nous nous comprenons nous-mêmes. Toutes les filles sont
des salopes qui ont des pulsions. Ok, sauf les frigides mais rassurez-vous les filles, on l’aura toute notre orgasme, un jour. Donc voilà, on consomme du sexe mais au fond, nous sommes toutes des grandes romantiques qui n’attendons que notre Roméo et quand on l’aura, on sera fidèle… ou pas mais quand même si. Parce que c’est le bon, qu’on l’aime, qu’on veut vivre avec et même faire des
bébés. Mais bon, les magazines féminins, ça les emmerde un peu parce qu’à partir du moment où on se reproduit, on les abandonne pour des titres plus… moins… enfin, vous voyez quoi, moins pintades !

Bref, être une femme, c’est pas tous les jours facile, facile. Le plus simple ? Etre soi et se foutre de ce que nous disent ces foutus magazines.