La Stratégie du Tétard

Par Lucas


Ce matin j’ai passé deux heures dans le métro pour faire une expérience amusante.
Entre 7h30 et 9h30, j’ai fait mon show…
Arrêtez de froncer les sourcils, lisez la suite plutôt…


Mon idée pour cette expérience est partie d’une observation attentive.
La mise en œuvre a été précédée d’une préparation très poussée. En effet,  les préalables étaient très importants (comme tous les préalables…). Il me fallait choisir

–         
Un trajet pertinent :
Il est venu comme une évidence. Ligne A du RER, entre Charles de Gaulle Etoile et La Défense, Aller-Retour.
The reason why ?
Dans un sens, des cadres quinqua qui vivent en banlieue et vont bosser à Paname.
Dans l’autre sens, des trentenaires qui vivent à Paris et qui vont bosser à la Défense.

–     Un bon emplacement :
Au beau milieu d’un wagon. Mais attention, pas un wagon de milieu de rame. Les wagons de milieu de rames sont bondés le matin et il me fallait de quoi gambader facilement. A certains moments j’ai
eu du mal à me faufiler entre les gens alors même que j’étais en tête de train, normalement l’endroit le plus vide…. Autre chose trrrrès importante : ne pas oublier de hurler car Etoile – La Défense est un trajet particulièrement bruyant et  les gens au bout du wagon ne peuvent pas entendre si on ne fait que crier mollement… Dont acte.

–         
Le discours, enfin…
Bien articulé car mes proches savent que je pêche facilement en la matière…

« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je sais bien ce que vous vous dites : « Zut, encore un emmerdeur, on ne peut plus survoler son 20 minutes en paix !« . Remarquez d’ailleurs le nombre de passagers qui ont des écouteurs  dans le RER… J’en viens aux faits : j’ai besoin de votre soutien ! Si vous avez qq pièces en trop, des tickets resto, des places de concert au Trabendo, des BN ou même un boulot, je suis preneeeeeeur. En échange de tout ça, je vous offre une… blaaaaague! Si vous la trouvez bien, faites un don ! C’est à vot’ bon cœur M’sieurs Dames ! Attention, blaaaaague !!

« C’est l’histoaaaare,
 D’un petit tétaaaard
Qui croyait qu’il était tôooooot
Alors qu’il était taaaard ».
Bim.
2 heures après la session, on fait le bilan calmement en se remémorant chaque instant.

Soit un trajet qui dure pas loin de 4 minutes
Soit un transfert d’un RER à un autre qui exige une bonne minute à Charles de Gaulle contre une simple traversée du quai à La Défense.
Prenons large. 5 minutes par opération (trajet + transfert). Les RER étant légion à ces heures là on va oublier le temps d’attente.
J’ai récolté une moyenne de 3,41 € par trajet (certains à 0 et d’autres à… 10 !) Trois euros, c’est ouf !

Notez bien que ce ne sont UNIQUEMENT des femmes qui ont donné. Pas un seul mec. Je me demande ce qui se passerait si une nana canon quémandait…
Allons plus loin.

En deux heures et des brouettes, j’ai fait 21 trajets et récolté 71,8 €,
soit un salaire horaire de 36 €,
soit un salaire mensuel équivalent à 35h x 36€ x 4 semaines = 5040 €.
Mazeeeette.

Ce à quoi je dois rajouter les avantages en nature :

– 2  tickets resto,

– Un p’tit écolier, un gâteau inconnu,

– Des sourires par dizaines. Toutes les donneuses m’ont fait des smile 10000 watt. Et je vous raconte pas le nombre de nanas qui m’ont dit « J’la connaissais déjà mais c’est la manière de la raconter…!« 

Allons plus loin.
Mon âme d’entrepreneur prend le dessus…

Si je change de ligne de métro souvent pour ne pas lasser mon auditoire, voire que je fais des tournées en province, à Lille, Toulouse,
Marseille, Lyon… histoire de créer un phénomène d’attente, (Ne ratez pas la venue de Lucas !! Réservations points de vente habituels !) je crois que je peux embrasser une carrière d’amuseur public  et embraser les transports en commun jusqu’ici terriblement froids et insipides.

 Fiscalement, c’est tout benef.

Admettons que je bosse du lundi au vendredi entre 7h30 et 9h30. Ca nous fait  net d’impôt 1440 € par mois, ce à quoi je peux
rajouter 20 heures par semaine chez Décathlon au SMIC soit 550 € par mois. Net, ça nous fait un total de 1875 € par mois. Attendez, je vérifie le salaire net moyen à la sortie de mon école de commerce.  2200. Purée, je perds 300 € et des brouettes. Trop dure ma vie… Surtout que je ne bosse que 30h par semaine. Si je laisse mes week end libres, ça me laisse encore 30 à  40 heures pour un 3ème boulot à caser.  Je pense que refaire le coup du matin, sur une autre ligne, à des gens à la ramasse qui reviennent du boulot, c’est pas top. Faut donc un 3ème job. Purée, va falloir calculer à partir de combien d’euros je paye des impôts avec mes boulots déclarés…

Et quant à mon épisode RER A, une moralité ?
(à prononcer tout haut pour que  vos collègues de bureau y voient un autre mot et vous prennent pour un gros niais)

 En France c’est l’amoral qui domine…

 

Le mépris et la pitié

Ici, on parle amour et sentiments, entre autres. Aujourd’hui, je voudrais parler de deux sentiments, ce qui me permet de mixer dans un même titre d’article un livre de mon maître absolu Moravia (le Mépris) et celui d’un documentaire de 1969 sur la 2nd guerre mondiale, le chagrin et la pitié. Que je conseille à tout le monde, surtout ceux qui vous affirment sans ciller que « bien sûr que j’aurais été résistant pendant la 2ème Guerre ! ».

Bon, je m’égare. L’être humain ressent tout une gamme de sentiments vis-à-vis de ses congénères, des positifs et des négatifs. Oui, jusque là, je me foule pas le neurone, hein ! Mais là où je m’interroge, c’est sur le mépris et la pitié qui me semblent finalement assez proches, même si le dernier semble plus « charitable » que le premier. Mais en fait, non. Nous avons tous nos échelles de valeurs, sans doute héritées de notre éducation parentale et scolaire, selon les gens qu’on fréquente. En gros, on a un modèle de gens bien et un modèle de « putain, mais va te cacher, t’es vraiment qu’une merde ». Par exemple, j’avoue n’avoir aucune estime pour les mecs qui passent leur tune dans l’accesoirisation de leur voiture parce que le tuning, ça me fait pas rêver et je trouve que c’est globalement un truc de kéké. Ca me saoule quand je marche dans la rue de soudain entendre « vraaaaaaaaaaaaaaaaoummmmmmm han-tttt han-ttttt vraoummmmmmmmmmmmm ! ». Le han-ttt han-tttt, c’est la musique qui va avec de genre de voiture, à écouter à fond dans sa voiture aux verres teintés mais la fenêtre baissée, pour qu’on sache à qui appartient cet engin surgi de l’enfer. C’est comme les célébrités qui mettent des lunettes de soleil en boîte officiellement pour passer incognito mais en fait pour que tout le monde les remarque. Surtout quand elles se mangent un poteau parce que pénombre de la boîte + lunettes de soleil, on voit plus rien. Mais bon, y a des gens qui aiment le tuning et qui ont un total respect pour celui qui a la plus grosse (voiture !).

Le mépris est, en général, le sentiment le plus négatif que je suis capable de ressentir, n’étant pas haineuse. La seule chose que je déteste, ce sont les tomates (et le racisme et la guerre dans le monde, houuuuuu !). Parce que je ne trouve toujours personne digne de ma haine, je me dis toujours que ça n’en vaut pas la peine. Oui, j’ai la haine snob, moi. Ou alors, pas envie de perdre du temps là-dedans, au choix. Par contre, dans la rubrique gens que je méprise, y a quelques noms OU quelques catégories de personnes. Mais finalement, mon mépris n’est qu’un sentiment de supériorité par rapport à quelqu’un. En gros, lui, c’est une merde, moi pas. Ou alors lui, c’est une merde toute moche et toute molle, moi, une bien jolie. Je vais arrêter avec mes métaphores scatologiques, je sens le terrain glissant. Bref, le mépris naît d’une comparaison entre mon modèle de base et ce que je fais pour m’en approcher, ce qu’il fait pour s’en éloigner.

Et la pitié dans tout ça ? Ben la pitié n’est-elle pas quelque part un sentiment de supériorité par rapport à une autre personne ? « Oh le pauvre, c’est terrible ce qu’il vit, je vais l’aider ». Sous entendu, « il est incapable de s’en sortir tout seul, il a besoin de moi, personne forte qui sait ce qui est bien dans la vie ». Je n’aime pas la pitié. Par exemple, dans ma station de métro, il y a une femme qui pleure tous les matins pour qu’on lui donne de l’argent, ça donne à peu près « haaaaaaaaaaaaaan, pitiééééééééééééééé, donnez moi à mangeeeeeeeeeeeeeer, haaaaaaaaaaaaaan ». Oui, elle fait un truc comme ça, ce que je trouve hyper agressif au passage et je n’ai jamais vu personne lui donner quoi que ce soit. Par contre, le mec qui jouait du synthé avec une voix incroyable dans mon train l’autre jour, chantant des chansons entraînantes composées par himself, là, je lui ai donné de l’argent. Bon, ok, j’avais que 40 centimes sur moi, c’est un peu la lose… Parce que lui n’appuie pas sur le sentiment de pitié mais fait partager son talent. Je me suis pas sentie supérieure à lui (même plutôt le contraire, vu mes talents musicaux), il ne m’a pas fait pitié du tout. Souvent, je me demande si les gens qui aident ceux qui leur font pitié n’essaient pas de se donner bonne conscience. En gros « moi supérieure et moi savoir ce qui est le mieux, je vais le remettre sur le bon chemin pour sentir ce doux sentiment de la bonne action réalisée ». N’est-ce pas une forme de mépris qu’on essaie de déguiser en sentiment positif ? Genre « je suis trop bonne pour ressentir des sentiments négatifs envers les gens ? ».

De là, faut-il de fait n’aider personne parce qu’on n’aide que les gens qui suscitent notre pitié. Tut tut tut, loin de moi cette idée ! Perso, j’aurai tendance à aider des gens que j’admire, plutôt. Parce qu’ils sont courageux, parce qu’ils prennent le taureau par les cornes pour se sortir de la situation dans laquelle ils sont. Ils ne sont pas passifs à attendre désespérément une main tendue. Non, ils sont fiers. Le monsieur du train ne doit pas gagner des milles et des cents mais il se débrouille comme il peut, il compose des chansons gaies et franchement, il m’a donnée la patate. Lui, je l’admire sans hésiter. Et lui, je l’aide non par pitié mais pour le remercier de m’avoir donné le sourire. Pour m’avoir donné une leçon de vie.

Esclavage moderne

Le mois dernier, j’ai fini un livre qui m’a pas mal remuée. Que d’émotion en tournant les pages, que de « bordel mais c’est carrément ça ! », de « c’est exactement ce que je ressens », de « Seigneur, je ne suis pas seule à vivre ça, quel soulagement ! ». Bref, un livre qui aurait pu s’appeler « lis ça, Nina, ça parle de toi ». Quel est donc cet ouvrage mystérieux ? Point un roman mais un essai, signé Guillaume Evin et Emilie Maume, Profession stagiaire.

 

J’avais déjà fait un article sur les stages dans le temps mais ce bouquin m’inspire trop pour que je ne m’exprime pas à nouveau sur le sujet. Déjà, je l’ai fait lire à ma mère qui
a depuis entamé une dépression. En gros, de quoi ça parle ? Des stagiaires, bien sûr ! Avec un titre pareil, ça va pas être un essai sur la reproduction des hamsters en captivité. En
fait, tout est parti d’une lettre écrite par Emilie Maume pour Libé en octobre 2005 ou novembre, je sais plus bien. Oui, Libé, à l’époque, ils étaient pas encore mort. Notre jeune Emilie dénonçait le statut des stagiaires, hautement précaire, prenant pour exemple son propre cas. En gros, notre amie Emilie a fait Sciences Po Paris et depuis, rien, elle trouve pas de boulot alors qu’elle a fait un super DESS management de la culture (un truc comme ça) et se retrouve secrétaire à 1500 euros. Dans son secteur, la seule chose qu’on lui propose, ce sont des stages, plus ou moins rémunérés (plutôt moins mais bon…). De là est né le mouvement « génération précaire » et de cette lettre est né un livre, Profession stagiaire.

 Bon, très honnêtement, ce livre me semble surtout avoir été écrit par Guillaume Evin puisque Emilie y apparaît comme exemple et encore, son parcours ne me paraît pas des plus chaotiques. J’en ai parlé à un mec de l’asso et on la soupçonne un peu de n’avoir pas fait tant de stages que ça et de gueuler parce Sciences Po Paris n’ouvre pas toutes les portes. Moi, quelque part, ça me rassure, ça veut dire que finalement, ma situation n’est pas pire que quelqu’un qui a fait cette « prestigieuse » école mais passons. Le but n’est pas de parler de Mlle Maume mais bien des stagiaires. Dans ce livre, je me suis rendue compte à quel point être stagiaire était la pire des choses qui pouvait vous arriver. Perso, des stages, j’en ai eu dont un proprement calamiteux (celui de l’été dernier où je bossais dans un sous-sol). Mais ce n’est rien comparé à certains ! Un mec s’est ainsi retrouvé homme à tout faire de son patron : café, ménage, chauffeur, aller chercher les gosses à l’école… Une autre nous a fait le remake du « Diable s’habille en Prada ». En gros, la demoiselle devait arriver tôt au boulot pour imprimer les mails de son patron et les disposer par ordre d’arrivée, lui faire son café et lui servir dans une tasse (pas un gobelet, screugneugneu !). Une autre s’est faite engueuler parce qu’elle était arrivée à 9h30 au lieu de 9h alors qu’elle était partie la veille à 0h30. Une autre encore (celle-là a traumatisé ma maman) s’est entendue dire qu’elle était priée de s’habiller mieux que ça car elle était pas à la campagne. La pauvre fille s’était fait prêter des fringues de marque par des copines, tout ça pour ça.
 

Oui parce que le stagiaire est pauvre. On est tous payés environ 1/3 du SMIC, entre 300 et 400 euros, quoi, pas de quoi vivre. Pourtant, on fait le même boulot que les autres,
voire plus. Dans le livre, un journaliste dans une rédaction web expliquait que le stagiaire faisait volontiers des heures supp (non payées, hein), abattait deux fois plus de boulot que les autres. Tout ça pour décrocher une hypothétique place dans la rédaction à la fin du stage. Parce que, ça, très franchement, on l’a tous entendu : « il y aura peut-être une embauche à la clé ». Donc c’est un test, faut se défoncer pour espérer rester dans la boîte. Arrivé premier, parti dernier, on fait le boulot que les titulaires ne veulent pas faire. Bon, après, ça fait joli sur le CV mais ça fait pas tout. Surtout que c’est même pas compté en expérience professionnelle. Si on prend mon cas : de mi-mai à mi-octobre (donc 6 mois, quasi), je suis stagiaire dans mon asso, je suis journaliste, attachée de presse, un poil webmastrice, je vais peut-être partir aux universités d’été du PS et de l’UDF (très hypothétique mais bon…), je répondrai aux questions des journalistes sur l’asso, je vais aider à organiser une soirée… Bref, pendant 6 mois, je bosse à plein temps, je fais mon métier mais à l’arrivée, ça comptera pas en temps d’expérience professionnelle. Damned !

 

En fait, les stages ont été détournés de leur but original et c’est bien dommage. Parce que c’est la meilleure façon d’apprendre, y a pas à dire. Il est tout à fait normal qu’un
diplôme dit professionnalisant se termine par une plongée dans le milieu du travail. Là, où ça dérape, ce sont les entreprises qui ont tout compris au système. Et je parle pas de petites PME. Un gars m’a expliqué que dans une chaîne comme Canal +, près d’un quart des effectifs est constitué par des stagiaires. Payés royalement 900 euros par mois ! Si on se cale sur le SMIC qui est quasi à 1300 euros, ça fait 400 euros d’économie par stagiaire, au moins… Imaginez le bénéfice ! Et Canal n’est pas la seule, le bouquin cite nombre d’entreprises de ce type. Ecoeurant ? Oui. Ok, c’est formateur, ça fait joli sur le CV d’avoir bossé à Canal et après ?

 

On se scandalise (à raison) de l’exploitation des jeunes enfants ou des immigrés clandestins payés une misère. Mais si on prend le cas d’un stagiaire payé 300 euros par mois pour officiellement 35 heures par semaine, ça fait qu’on est payé 2. 14 euros de l’heure… Bon, c’est sûr, à la fin de la journée, j’en serai à 15 euros mais je crois que ça rapporte plus de faire la manche… Bref, on est en train de créer une vraie population pauvre et précaire mais tout le monde ferme les yeux, trop pratique… Le jour où on sanctionnera les entreprises qui font tourner des stagiaires sur le même poste plutôt que de le créer, ça ira mieux.

 

D’un point de vue personnel, je préfère un stage à une période de chômage et d’inactivité. Je ne me plains pas de mon sort, d’autant que je bosse pour une petite asso n’ayant pas
de fonds donc je me sens pas exploitée et je vois midi à ma porte : mon press book grossit à vue d’œil et je sais que cette expérience me sera très utile pour la suite. De toute façon, ils n’auraient pas pu m’embaucher donc rien à redire. Mais quand je vois la fin de mon contrat qui approche et le chômage qui repointe son nez (enfin, pas encore, mon avenir est réglé pour un moment), j’ai peur de re-rentrer dans le cycle des stages et compagnie. J’en ai un peu assez de l’instabilité, j’aimerais construire un peu ma vie. J’en ai marre d’avoir l’impression de ne pas être encore au niveau et qu’on me propose un stage plutôt qu’un poste alors que, merde, mon métier, je commence à maîtriser. Or quand je vois des mecs de 29 ans demander un stage parce qu’ils ne trouvent pas de boulot car quand ils postulent, on leur dit qu’ils sont trop vieux. Quand je vois que trop de stages, sur un CV, ça nuit à une candidature… Bref, quand je constate que le serpent se mord la queue, je ne sais que faire pour en sortir. Honnêtement, autant j’aime bien mon stage actuel, autant j’espère que ce sera le dernier. A 26 ans, je pense avoir suffisamment appris pour pouvoir me lancer toute seule, devenir une journaliste à part entière.