Philosophe ou inconsciente ?

Les gens admirent souvent ma capacité à illustrer l’adage “faire contre mauvaise fortune bon coeur”. J’ai beau être une râleuse sur les petites conneries du quotidien, l’éternelle loi de Murphy qui me taquine en permanence, globalement, je suis plutôt de bonne composition comme me l’avait fait remarquer un marin en Martinique “il pleut et tu ne te plains pas”. “Bah, je pourrais être sous la pluie à Paris alors tu sais…”. Philosophe.

 

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Mais parfois, mon optimisme n’est pas dû à une philosophie de vie mais juste à une mauvaise conscience de la situation. Je me souviens de ce lundi soir de janvier où j’étais sortie avec la gang TGGP. J’aime bien dire la gang, à la québécoise, c’est mignon. Passablement éméchée, je rentrais chez moi ivre de confiance : la crise que je venais de provoquer avec l’Amoureux allait trouver une issue positive, on allait s’en sortir. Deux jours plus tard, c’était fini. Raté… Mais j’ai l’alcool beaucoup trop euphorique, je trouve, j’ai beaucoup trop confiance en la vie et je finis par monter sur les bars et me péter le genou. Sur du Lady Gaga. So sad face.

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Le cas qui m’intéresse actuellement est celui de mes réactions vis à vis de ma jambe. Parce que j’ai pas bien compris la gravité de la situation, je crois. Petits morceaux choisis “c’est rien, c’est une entorse”. “Bon, je vais me faire opérer mais le docteur a dit que je pourrai reprendre le boulot dans 15 jours”, “non mais je vais rentrer sur Paris avant ton mariage, je vais pas avoir un arrêt maladie pendant 107ans”, “je reprends le 18 juillet”, “je reprends le 24 juillet”, “hors de question que je reprenne fin août, c’est trop loin !”. Oui, je n’avais pas compris la gravité de la fracture, rappelée d’un air grave à chaque fois par le chirurgien : “dans 15 ans, vous risquez de souffrir d’arthrite, quand même”. Oui, ok mais je retiens aussi qu’à 2 cm près, je m’arrachais aussi le péroné et les ligaments et cette phrase clé d’Isa 4e du nom parce qu’il n’y a que des Isa dans mes histoires de plongée : “Mais en fait, tu aurais pu te tuer!”. Oui alors forcément, je suis toujours en vie et je n’ai “que” le plateau tibial fracturé et en plus, les dernières radios sont très bonnes donc comment tu veux que je m’angoisse. Philosophons : j’ai échappé à bien pire. Alors oui, mon été est foutu, je ne peux pas jouer avec mes crushes pour voir si c’est réciproque ou si je fais un peu mon érotomane (si mes rêves sont prémonitoires, y a quand même de la réciprocité… ou alors je suis juste frustrée), j’ai pas pu danser au mariage de ma soeur, je ne peux plus aller en Martinique. Mais là encore, relativisons. Mes crushes, si réciprocité il y avait (s’il n’y a pas, il n’y en aura pas plus à mon retour donc c’est même pas la peine d’en parler), soit y aura toujours réciprocité à mon retour, soit ça ne devait pas se faire et puis c’est pas grave, des crushes, j’en ai tout le temps. Pour le mariage de ma soeur, je me suis quand même dandiné sur ma chaise et je me suis pas ennuyée au final, observant les gens, activité que j’adore par dessus tout. Pour la Martinique, j’y suis déjà allée et l’argent que je ne dépense pas là, je vais le garder pour cet hiver pour aller ailleurs (et je sens que dès que j’ai fini de payer mes dents, je tente une économie à mort pour me payer les Philippines, j’en crève vraiment d’envie et y a des semaines à 2500/ 2600 € à l’UCPA). Puis je peux digérer tranquillement les séquelles du Marasme comme déjà dit et tourner définitivement la page, j’ai du temps pour écrire, je travaille quand même un peu et je profite de ma famille. Et de toute façon, il fait dégueulasse donc je perds pas beaucoup de terrasses et de pique-niques.

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Cependant reste ce côté un peu inconscient du problème. Je pensais pouvoir remarcher vite, j’en ai pour 2 mois post-op (j’en suis à peine à un mois), je dois renoncer au voyage en Egypte avec le club de plongée car d’ici à ce que je sache si en novembre, je pourrai replonger ou pas, les places seront prises. Philosophons : ce qui ne se fait ne devait pas se faire. Puis l’Egypte, c’est un peu comme Rome, ce sont mes destinations un peu maudites. L’Egypte, je devais y aller en 98, la fameuse année de l’attentat de Louxor. Je me souviens, la veille de l’attentat, mon père a dit “ahah, si tout se passe bien dans 2 mois, on est en Egypte!”. Et ben non, à la place, on est allés au ski, ma mère s’est arraché les ligaments croisés dès le troisième jour. Idem pour Rome, j’y suis allée en 96, j’ai eu la gastro de ma vie au Vatican (une vraie crise de foi(e)…krr krr krr), je n’ai vu ni la Chapelle Sixtine ni le Colysée car on avait perdu la fille d’une prof. Je devais y retourner en 2003 avec mes parents et ma soeur mais 4 jours avant le départ, celle-ci a appris qu’un concours qu’elle avait passé était annulé et reprogrammé… le week-end où on devait partir. Mais pour Rome, je crois avoir une compagne de voyage toute désignée…

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Bref, les gens sont souvent admiratifs de mon optimisme mais en fait, je crois qu’ils se leurrent. Je suis pas optimiste, juste totalement à côté de la réalité.

Spectacle insoutenable d’une véritable émotion

Mardi soir, aux petites heures de la nuit (enfin, 1h, ça va), la télé tourne en boucle sur I télé sur l’édition de la nuit présentée par Thierry Dugeon (j’ai dû chercher son nom sur wikipedia, j’avoue) et une fille avec plein de beaux cheveux mais un peu tarte. Je vous en parlerai une autre fois. J’entends sans réellement écouter, il y a une histoire de séisme en Haïti mais je ne percute pas trop.

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Là, ils annoncent un duplex téléphonique avec un dénommé Jimmy Jean-Louis, acteur que je ne connais pas, qui est d’origine haïtienne. Au vu du physique du dit Jimmy, là, je scotche sur l’écran. Comment est-il possible que je ne connaisse pas cet ultime beau gosse ? Mais mon emballement est vite calmé par ce qu’il se passe sur mon écran. Alors que Thierry Dugeon lui demande s’il a des nouvelles d’Haïti, Jimmy explose et se met à pleurer. Je suis tétanisée par ce qu’il se passe, je me rends soudain compte de quoi on parle exactement, de la gravité de la situation. Thierry Dugeon bégaie un peu et finit par essayer de calmer Jimmy : « je comprends que vous soyez émus mais est-ce que vous pouvez nous dire… ».

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La télé bannissant au maximum le direct, on n’est plus habitués à ce genre de spectacle, l’émotion étant en général mise en scène au préalable. Cette explosion de sanglots, tout à coup, qui prend à la gorge, prenant au dépourvu le présentateur. Les larmes des gens, des inconnus j’entends, me mettent toujours mal à l’aise car je ne sais pas quoi faire. Je
me souviens d’une fois où j’étais dans le métro, dans mes premiers mois à Paris, je me souviens, j’étais avec Anne. On discutait quand je vois arriver une fille, accompagnée de sa copine, en larmes. Elle pleurait toutes les larmes de son corps, c’était horrible. Je me suis retrouvée tétanisée, ne sachant trop que faire.. Dois-je feindre l’indifférence comme tout le monde, faire comme si je ne la voyais pas en décrétant que sa copine allait la consoler ou lui adresser un geste, quelque chose ? Evidemment que je n’ai rien fait, le contraire aurait sans doute été déplacé.  Mais je n’aime pas assister à la détresse des gens que je ne connais pas car je ne peux rien y faire.

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Mais surtout, la détresse de Jimmy rendait le drame encore plus réel. Je dois regarder les journaux télés depuis 15 ans et à force de voir des drames quasi en direct grâce aux vidéos des amateurs, on perd un peu la réalité du truc, on a parfois l’impression que tout est scénarisé. Typiquement, le tsunami m’a fait un peu ça sur le coup, on voyait un
déferlement de vidéos (sans mauvais jeu de mots), on ne comprenait pas trop le drame de la situation. Surtout qu’à force de nous répéter les choses, elles perdent leur sens. Vous savez, c’est comme quand on répète un mot et qu’il finit par ne plus rien dire. Ben là, pareil, on nous répète le drame, on nous repasse les vidéos, on nous balance des chiffres tellement énormes qu’ils en deviennent surréalistes…

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Et là, c’était pareil, j’entendais vaguement séisme, catastrophe, incroyable… Jusqu’aux larmes de Jimmy. Des larmes hors reportage estampillé « l’émotion est palpable » ou autre formule consacrée pour dire que les gens sont malheureux. C’est en entendant les sanglots de Jimmy à un moment qui n’est pas programmé que j’ai réalisé toute cette
indifférence face à des drames qui paraissent irréels à la télé. Enfin, peut-être pas indifférence mais sensation d’irréel, plutôt. Pour une fois, l’émotion avait sa place dans un JT sans que tout ça soit orchestré. Et c’était troublant.