Episode 15

Maria entra dans le hangar et enleva son masque qu’elle avait de plus en plus de mal à supporter et vit Oceany en train de se balader tranquillement avec le prisonnier. Alors, il avait finalement
rejoint leur camp, ou, du moins, faisait-il semblant pour pouvoir rentrer chez lui et tout révéler à la police. Elle s’était toujours méfié des élitaires, en particulier d’Oceany. Elle détestait sa
façon de vouloir tout diriger et ses manières de petit chef et elle ne pouvait plus supporter d’être sous ses ordres, d’autant plus qu’elle savait que la jeune femme avait tort. Mais elle se
taisait pour ne pas se fâcher avec Juan, qui semblait vraiment fou d’elle. C’était vraiment le pire qui pouvait arriver : l’amour, ce n’était jamais bon pendant la guerre. De plus, si le nouvel
élitaire était vraiment de leur côté, ça poserait des problèmes : Juan serait certainement jaloux et les deux hommes seraient en permanence en conflit. D’ailleurs, il regardait le prisonnier d’un
mauvais air et ne semblait pas apprécier de le voir traîner avec celle qu’il aimait.
Comme si elle s’était rendue compte qu’ils les observaient, Oceany tourna la tête vers eux et leur fit signe de venir.
« Ethan a enfin changé d’avis, il est avec nous, maintenant.
– Qu’est ce qu’il te prouve que c’est vrai ?
– Enfin, Maria !
– Non, c’est normal qu’elle ne me fasse pas confiance.
– Pourquoi avez-vous changé d’avis ?
– Parce que j’ai parlé avec Kirstie et que j’ai été révolté par ce que j’ai entendu.
– Pourtant elle est noire et vous êtes raciste. Pensez-vous vraiment pouvoir cohabiter avec des gens d’ethnies différentes ?
– L’avenir nous le dira.
– Ca suffit, Maria. Ethan, allez voir Myo, là-bas, il vous ramènera chez vous. »
Elle le suivit du regard pendant un bref instant, puis revint sur les deux latinos. Apparemment, elle semblait furieuse.
« Bon, il faut qu’on discute tous les trois.
– Je ne vois pas de quoi, répliqua Maria.
– Oh si, tu sais très bien de quoi je veux parler. On ne peut pas continuer comme ça, il faut mettre les choses au point ! Vous savez aussi bien que moi que nous sommes inférieur au gouvernement de
cette ville et si nous ne sommes pas absolument soudés les uns aux autres, je ne donne pas cher de nos peaux. Alors, il va falloir se calmer ! Maria, si tu as quelque chose à me reprocher, vas-y,
je t’écoute. »
Elle sentit la colère monter en elle et fut à deux doigts de flanquer une gifle à cette petite prétentieuse, mais elle ne voulait pas avoir cette conduite devant son frère. Elle se contenta donc de
serrer les poings et de parler posément, mais, malgré ses efforts, la rage transparaissait dans sa voix.
« Tu sais très bien où se situe le problème.
– Non, ça, c’est qu’un prétexte. Tu ne m’as jamais tolérée, j’aimerais savoir pourquoi.
– D’accord : pour qui est ce que tu te prends ? Tu prétends vouloir rétablir l’égalité dans cette ville et tu es la première à abuser des pouvoirs que te donne ton rang : à peine arrivée ici, tu
t’es autoproclamée chef de notre groupe, même si nous n’étions pas d’accord, mais ça, tu t’en fiche. De plus, tu ne comprends rien au problème, tu veux tout régler de façon pacifiste, mais tu fais
fausse route, ça ne marchera jamais.
– Juan, t’es d’accord avec elle ?
– Non.
– Mais…
– Je ne suis pas d’accord avec toi, Maria, que ça te plaise ou non. Tu es tout simplement jalouse d’elle, mais tu as du mal à l’admettre.
– Pourquoi je serais jalouse d’elle ?
– Parce que tu es jalouse de toutes les femmes qui m’approchent, c’est tout. Tu as toujours voulu avoir une influence totale sur moi et quand Oceany n’était pas là, tu pouvais contrôler tout le
monde à ta guise, ici, mais ce n’est plus le cas maintenant, et tu ne supportes pas ça.
– Comment peux-tu dire ça ? Juan, enfin…
– N’aggrave pas ton cas, Maria. »
Elle ne put pas se retenir plus longtemps et donna la claque initialement réservée à Oceany à son frère : il l’avait humiliée devant tout le monde et elle refusait de se laisser faire sans rien
dire, ce n’était pas dans son caractère. Juan se passa la main sur sa joue pour calmer un peu la douleur et la regarda avec dédain, ce qui finit de la rendre hors d’elle.
« Vous valez pas mieux l’un que l’autre, j’ai pas besoin de vous, j’me tire d’ici. »
Elle partit en direction de la porte et la calqua violemment après être partie. Tout le monde regardait à présent vers leur direction et Juan se sentit gêné : il n’aimait pas se donner en
spectacle, en particulier devant ses hommes. Il entraîna donc Oceany un peu à l’écart pour lui parler tranquillement.
« Tu penses qu’elle reviendra ? demanda-t-elle, visiblement inquiète.
– Ca m’étonnerait beaucoup : elle a trop de fierté pour ça.
– Et merde !
– Ce n’est pas si grave que ça, enfin, nous sommes assez nombreux pour se défendre correctement.
– Le problème n’est pas là…j’ai peur de ce qu’elle pourrait faire. Je lui ai dit comment détruire la ville et je crois qu’elle ne va pas nous attendre pour le faire.
– Elle n’y arrivera jamais seule.
– Je n’en suis pas si sûre : elle est très douée pour les bombes et il suffit de faire exploser les quatre anges pour se débarrasser de Technopolis. Elle en est parfaitement capable.
– Je crois que tu la surestimes mais je vais essayer de la faire changer d’idées, ne t’en fais pas pour ça. J’arriverai sans doute à la ramener à la raison. Tu sais, elle a toujours été jalouse des
filles qui… hum…m’intéressaient. »
Elle rougit à cette annonce, ne sachant trop que répondre. Juan ne la laissait certes pas indifférentes mais la situation était suffisamment tendue pour ne pas en rajouter. Sortir avec lui, ce
serait mettre le feu aux poudres.
« Ecoute, Juan, je t’apprécie énormément, tu es quelqu’un ce courageux, honnête, gentil…et tu as un tas d’autres qualités, mais…
– Tu ne m’aimes pas.
– Surtout, je crois que ce serait une grave erreur. Regarde les tensions que ça crée alors qu’il n’y a strictement rien entre nous. Si ça allait plus loin, ce serait un véritable drame. En plus,
nous sommes les leaders de ce groupe, si jamais on se disputait, ça foutrait tout en l’air.
– C’est pas grave, je ne peux pas t’en vouloir. Tu préfères Mark, sans doute, ce qui est plutôt normal : il est séduisant et fait plus partie de ton univers.
– Je n’aime pas Mark.
– Tu t’es fiancée avec lui, pourtant.
– Je ne suis pas fiancée avec lui, d’une part et, de toute façon, je n’ai pas eu le choix, tu le sais bien. Et puis, je ne deviendrai jamais sa femme, nous aurons détruit la ville avant. Laisse
tomber, s’il te plaît.
– Je ferai ce que je pourrai. »

Chapitre 10

Oceany s’étira lentement et poussa un long bâillement, avant de s’extirper lentement de ses draps en soie. Elle avait eu beaucoup de mal à trouver le sommeil, à cause de ce qu’il s’était passé avec
Maria. Et si Juan n’arrivait pas à la calmer, qu’allait-il se passer ? Personne ne le savait, mais on pouvait présager le pire. Elle se leva et enfila sa robe de chambre, pour se rendre dans la
cuisine, où elle trouva sa mère en compagnie d’Ethan, ce qui la gêna terriblement. Elle n’avait pas vraiment la tenue adéquate pour recevoir de la visite.
« Bonjour, Oceany ! s’exclama Alyson d’un ton joyeux. Devine qui vient te rendre visite ?
– Je parie que c’est M. Wadeker.
– En effet.
– Bonjour Oceany, fit-il, visiblement amusé par la tenue de la jeune femme.
– J’étais en train d’expliquer à Ethan à quel point sa mère était inquiète à son sujet.
– Oui, j’ai eu tort, mais je devais faire ce que j’ai fait. Tout est réglé, maintenant, ça va. Mais je ne voudrais pas que ça s’ébruite : Neve serait folle de rage si elle apprenait ça.
– Pauvre Ethan, être obligé de se fiancer avec cette chipie, je n’aurais pas aimé être à votre place.
– Dans une autre société, ça n’aurait pas eu lieu, fit remarquer Oceany d’un ton amer.
– Oh si, ça se faisait avant aussi, ma chérie. Je sais que tu n’aimes pas cette ville et son gouvernement, mais ne l’accuse pas de tous les maux, tu aurais tort. Bon, je vous abandonne, jeunes
gens, je vous laisse discuter en paix. »
Alyson se leva prestement et quitta la pièce d’un pas léger ; par moment, Oceany avait du mal à reconnaître sa mère ; avant, elle était si sérieuse, si haineuse envers Technopolis et elle avait
changé si vite d’avis, ça paraissait surnaturel. Quand elle se fut assez éloignée, Oceany invita Ethan à la suivre dans sa chambre.
« Et bien, vous êtes plutôt rapide, plaisanta-t-il.
– Ne vous faites pas trop d’illusions, Wadeker, répondit-elle du tac au tac en souriant. N’oubliez pas que vous êtes fiancé.
– Ah oui, c’est vrai j’avais oublié. »
Elle sourit et le conduisit jusqu’à sa chambre et remarqua avec un peu de honte que son lit n’était pas fait et que ses sous-vêtements de la veille traînaient sur sa chaise. Elle les dissimula
rapidement et appuya sur un bouton pour ouvrir les stores électriques, tandis qu’Ethan s’installait sur la chaise, face à l’ordinateur qui était éteint. Il jeta un coup d’œil autour de lui,
détaillant la chambre qui sembla lui plaire, puis expliqua l’objet de sa visite :
« Je suis venu vous voir par rapport à notre…heu…association.
– Je suis assez surprise de vous voir ici : je ne vois pas trop ce que vous voulez dire par là.
– Ben…ça va vous paraître idiot, mais je ne sais pas retourner au hangar. Quand vous m’y avez amené, je n’étais pas conscient et hier soir, j’étais…trop nerveux pour repérer le chemin : il conduit
comme un fou, ce Myo.
– Il faut bien : cette moto a été volée, on ne peut pas prendre le risque de traîner avec. Vous n’aurez qu’à me rejoindre à la station 107 du monorail, vers 19 heures. Votre brusque changement de
position m’étonne, Ethan.
– Vous n’êtes pas la seule : c’est comme si j’avais eu une révélation.
– Je pense que c’est surtout parce que, pendant quelques jours, vous n’avez pas été soumis à la propagande d’Oxford.
– La propagande ?
– Il endoctrine les élitaires en les faisant vivre dans un univers luxueux aux multiples fêtes, comme Hitler le faisait en son temps. Pour être un bon dictateur, il faut avoir l’art de la mise en
scène.
– Mais pourquoi ne s’occuper que des élitaires ?
– Parce que nous sommes les plus dangereux : est-ce que vous avez vu un ordinateur, en bas ? Non. Ils n’ont pas les moyens de lutter.
– Alors pourquoi continuent-ils ?
– Parce qu’ils ont deux gros atouts dans leur poche et s’ils savent s’en servir intelligemment, la victoire leur sera assurée.
– Et c’est quoi, ces deux atouts ?
– Nous. Regardez un peu ce que j’ai rapporté de la mairie, l’autre jour. »
Elle s’assit à côté de lui et lui montra tous les fichiers qu’elle avait volés, puis ils essayèrent ensemble de trouver le code pour accéder au dossier confidentiel, mais ils échouèrent, une fois
de plus.
« Pourquoi vous me montrez tout ça ? demanda-t-il. Qu’est ce qu’il vous prouve que je suis vraiment de votre côté ? J’aurais très bien pu venir ici pour vous demander la localisation du hangar et y
envoyer la police.
– Vous êtes beaucoup trop loyal pour ça, Ethan. La fois où je suis venue récupérer les passes dans la salle de réception, vous auriez très bien pu appeler la police, mais vous ne l’avez pas fait.
Vous vouliez lutter d’égal à égal, et puis, vous êtes différent des autres.
– Différent ?
– Oui : la plupart des élitaires auraient la nausée rien qu’à l’idée de descendre dans les bas étages, alors que vous, vous êtes venus plusieurs fois, pour diverses raisons. Tout ça vous révolte,
au plus profond de vous, mais vous étiez tellement distrait par toutes ces fêtes, que vous n’aviez aucune envie de vous battre pour faire tout changer, mais c’est différent maintenant : vous avez
vécu dans des conditions effroyables, vous avez parlé avec des esclaves, vous avez compris ce qu’était la misère et vous trouvez ça injuste. Au fait, que vous a dit Kirstie pour que vous changiez
ainsi d’avis ? »
Il sembla hésiter, cherchant une réponse à lui donner, mais il fut sauvé par Oliver qui entra dans la chambre pour saluer sa sœur, qui l’embrassa affectueusement avant de lui demander de repartir
jouer dans sa chambre.
« Vous l’aimez, ce petit, ça crève les yeux.
– C’est en partie pour lui que je me bats. Je ne veux pas qu’il grandisse dans ce monde et qu’il devienne raciste, comme les autres, je veux qu’il puisse être libre d’aller où il veut, de pouvoir
être en contact avec la nature…vous savez ce qu’il m’a dit, hier ? Il m’a demandé pourquoi on ne voyait pas les étoiles et, quand je le lui expliqué, il s’est indigné et a dit que c’était injuste.
C’est là que j’ai vraiment compris que j’étais sur le droit chemin.
– Parce que vous en doutiez avant ?
– Des fois, oui : je me retrouvais là, dans ma merveilleuse chambre avec tout ce que je désire à portée de main, et je me disais : pourquoi se battre, ce n’est pas mon problème, après tout, et
puis, je n’ai pas à me plaindre, c’est bien ici. Mais quand je retourne en bas, que je voie Mai, Myo et Kirstie qui sont condamnés à rester cachés toute la journée, je comprends que j’ai raison de
lutter.
– C’est pas facile de résister.
– Mmm. Leur propagande est vraiment excellente, même moi, je m’y laisse prendre, par moment…mais je suis plus forte qu’eux, je ne me laisserai pas abattre et vous non plus, promettez-le-moi.
– J’ai quelques comptes à régler avec Oxford et sa famille, pas question de baisser les bras avant que ce soit fait. D’ailleurs, vous devriez vous méfier d’eux, ne vous en approchez pas trop, ils
sont dangereux.
– Ne vous inquiétez pas, Ethan, je sais me défendre. »

Episode 14

Chapitre 9


    Ethan était couché sur son lit, somnolent, laissant ses pensées divaguer, quand quelqu’un entra dans sa cellule. Il ne bougea pas, n’ayant pas envie de montrer un tant soit peu
d’intérêt à ses geôliers. Mais quand il réalisa qu’il s’agissait d’Oceany, il se redressa et s’assit sur son lit. Elle était la seule à qui il acceptait de parler, parce qu’elle était de la même
race que lui. Elle vint s’installer à côté de lui et après l’avoir observé un court instant, se mit à parler.
« Ca va ?
– J’ai vu mieux, grommela-t-il.
– Oui, je m’en doute, mais comme ça, vous pourrez mieux comprendre les conditions de vie, ici. Vous avez réfléchi à notre conversation d’hier soir ?
– Oui.
– Et ?
– Rien. Je continue à penser que vous avez tort et que cette société est la plus parfaite que nous ayons connu jusqu’ici.
– Je ne suis pas d’accord, parce que cette société nous vole ce que nous avons de plus précieux : notre liberté.
– Qu’est ce que vous racontez ?
– Vous avez déjà essayé de sortir de la ville ? Non, bien sûr, mais si vous aviez essayé, vous vous seriez rendu compte que c’était impossible : il n’y a aucune sortie. Vous trouvez ça normal, vous
? Cette ville n’est rien de plus qu’une immense prison et tous nos droits sont bafoués, mais tout le monde s’en fout. Tout le monde sauf une poignée de gens que l’on appelle, de façon péjorative,
rebelles. Nous ne sommes pas des anarchistes, Ethan, nous sommes des défenseurs des droits de l’Homme et je suis certaine qu’au fond de vous, vous êtes comme nous.
– Vous n’arriverez pas à me convaincre, vous avez tort et vos arguments ne me paraissent pas valables. De toute façon, je ne vois pas pourquoi on sortirait d’ici, toutes les autres villes ont été
rayées de la cartes et, à part quelques tribus ça et là, tout le monde vit déjà ici.
– Oh, vous êtes têtu ! Mais regardez la réalité en face, bon sang ! Vous êtes totalement prisonniers : vous ne pouvez aller que là où les monorails vous amènent, c’est pour ça qu’ils ont supprimé
les voitures. Et ce n’est pas tout : vous ne pouvez acheter que ce que le pouvoir vous autorise à acheter avec votre ordinateur. Vous ne pouvez pas choisir votre dirigeant, il s’est imposé de
lui-même. Vous n’êtes pas libre de choisir la femme que vous allez épouser, et enfin vous ne pouvez pas dire ce que vous pensez car si vous êtes contre Oxford, vous vous retrouvez hors-la-loi. En
résumé, plus de liberté de circulation, d’opinion et d’expression…avant, on appelait ça de la dictature, aujourd’hui, on dit que c’est une société quasi parfaite, c’est fou ce que les mentalités
évoluent. Forcément, vous, en haut, vous êtes choyé, vous êtes dupé par l’aspect des choses, mais cette société est mal faite, il faut tout changer. Avez-vous déjà discuté avec un esclave.
– Non, et je ne vois pas pourquoi je le ferai. Ce sont des ennemis de la nation, c’est leur faute si on en est arrivé là.
– Non, c’est faux. J’aimerais que vous parliez avec une esclave qui avait 3 ans quand la guerre a commencé : pouvez-vous honnêtement l’accuser d’être responsable de ce qu’il s’est passé ? Je ne
crois pas.
– Je n’ai pas envie de parler avec elle.
– Faites-le pour moi, Ethan, je vous le demande comme une faveur personnelle. S’il vous plaît. »
Il la regarda un instant et n’eut pas le courage de le lui refuser : ça semblait lui tenir tellement à cœur. Et puis, s’il se montrait coopératif, il pourrait peut-être sortir enfin de cette
horrible cellule et retrouver son appartement si douillet, retrouver sa mère… Il serait même content de revoir Neve. Il soupira et accepta de voir l’esclave en question. Oceany sourit et sortit de
la pièce, pour laisser la place à une jeune noire qui semblait un peu perdue. Elle était très jolie, il devait l’admettre, mais la couleur de sa peau lui posait un problème. Cependant, il avait dit
à Oceany qu’il lui parlerait et il voulait tenir parole. La Noire resta debout pendant un moment, jusqu’à ce qu’il lui proposa de s’asseoir, ce qu’elle fit en silence, puis elle demeura immobile,
n’osant parler et fuyant son regard. On aurait dit un animal apeuré.
« Bon, vous voulez me dire quelque chose ?  »demanda-t-il.
Il n’eut aucune réponse et sentit l’impatience le gagner : elle se moquait de lui.
« Je m’appelle Ethan, et vous ?
– Kirstie.
– Et vous êtes une esclave, c’est ça ?
– Oui.
– Et bien, vos n’êtes pas très bavarde.
– On m’a appris à ne pas parler inutilement, c’est tout.
– Vous êtes originaire d’où ?
– Birmingham en Angleterre.
– Ah. Vos parents étaient des militaires, ils se sont battus contre le gouvernement américain, c’est ça ?
– Non, pas du tout : ils sont morts avant même que les combats entre l’Europe et votre sale pays ne commence, ils ont attrapé votre virus et sont morts, c’est tout. »
Sa voix était particulièrement haineuse et elle le regardait enfin droit dans les yeux. Il aurait préféré qu’elle continua à fixer le sol, ça ne l’aurait pas mis autant mal à l’aise.
« C’est une erreur regrettable, mais nous n’y sommes pour rien, et…
– Parce que vous croyez vraiment que ma famille y était pour quelque chose dans votre guerre ? J’avais deux sœurs et trois frères, ils sont tous morts, il ne reste que moi et des fois, j’aimerais
être morte, moi aussi. Je hais votre pays, sa soi-disant justice et ses merveilles technologiques. Je vous hais vous et tous vos congénères, vous n’êtes que des êtres méprisants et mauvais. Je ne
trouve pas ça juste que vous ayez gagné et que vous ayez fait de nous des esclaves. Mais vous vous en foutez, vous, vous êtes du bon côté de la barrière, vous n’avez même pas idée de ce que j’ai pu
vivre.
– Expliquez-moi.
– Je…j’ai été maltraitée, battue, exploitée, considérée comme un simple objet ! Oxford se foutait bien de ce que je pouvais ressentir, je ne valais pas mieux qu’un robot pour lui Quant à son fils…
»
Des larmes jaillirent de ses yeux et elle ne put finir sa phrase, visiblement bouleversée, ce qui le mit vraiment mal à l’aise. Il ne savait pas ce qu’il devait faire, s’il devait parler ou se
taire, l’encourager à continuer pour qu’elle puisse se vider ou, au contraire, la faire arrêter, s’il devait la prendre dans ses bras pour la consoler ou garder ses distances. Finalement, il
s’approcha d’elle et posa une main réconfortante sur son épaule, mais elle se leva précipitamment et s’éloigna de lui, le visage défiguré par la haine.
« Ne me touchez pas !
– Mais je ne vous veux aucun mal.
– C’est ce qu’il me disait toujours, mais il mentait.
– Qui, il ?
– Ca n’a aucune importance.
– Pourquoi vous avez parlé de Bill Oxford ?
– Je travaillais chez lui.
– C’est lui qui vous faisait du mal ?
– Ca n’a aucune importance, répéta-t-elle.
– Si, ça en a, je vous assure : ça vous fera du bien de parler.
– Qu’est ce que vous me voulez ?
– Mais rien !
– Arrêtez de mentir : je ne suis qu’une petite esclave, vous vous foutez totalement de ce que je peux ressentir.
– C’est faux, je ne suis pas sans cœur, Kirstie. Parlez-moi, vous vous sentirez mieux après. Qui vous faisait du mal ?
– Mark.
– Mark Oxford ?
– Oui, bien sûr.
– Qu’est ce qu’il vous faisait ?
– Il…enfin…il »
Elle baissa les yeux et il sentit sa gêne ; était-il possible que Mark ait abusé d’elle ? Ca lui semblait impossible : ce jeune homme paraissait si doux, si gentil…
« Dites-le-moi, Kirstie, je n’en parlerai à personne.
– Il me faisait faire…des choses… qui ne sont pas correctes.
– Oh Seigneur, c’est pas vrai !
– Je vous jure que si. Hier soir, encore, quand sa fiancée est partie, il semblait assez en colère alors il m’a forcé à…vous savez.
– Quel salopard !  »
Il était véritablement furieux contre Mark. Il n’avait jamais été choqué par l’esclavagisme jusqu’à présent, mais cet abus l’écœurait profondément. Il n’avait qu’une envie, c’était d’inculquer à
Mark une leçon de savoir-vivre , de lui apprendre le respect de son prochain…mais qui était-il pour faire ça ? Quelques instants auparavant, il haïssait tout les êtres humains qui n’étaient pas de
la même couleur que lui et voilà qu’il voulait défendre une jeune noire. Sans doute parce qu’il s’était rendu compte que l’esclavagisme n’était pas juste et punissait des innocents, comme Kirstie
et comme la Chinoise qui vivait ici. Elle était jeune, elle aussi et devait être une enfant quand la guerre avait commencé. Mais même si cette société n’était pas juste à ce niveau-là, il restait
convaincu que c ‘était la meilleure depuis le début de l’humanité. Il accepterait peut-être de lutter contre l’esclavagisme, mais ça n’irait pas plus loin.
Kirstie s’essuya les joues du revers de la main et sembla se calmer un peu. Il comprenait sa gêne, ce n’était pas évident de parler de ça à quelqu’un, mais elle devait mettre Oceany au courant, car
si elle fréquentait trop ce pervers, elle risquerait peut-être d’avoir quelques problèmes.
« Vous devez en parler à Oceany.
– Non, pas question.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est humiliant.
– Mais vous lui devez bien ça : elle doit se fiancer avec Mark, il faut la prévenir !
– Elle ne risque rien : s’il m’a…enfin, s’il s’en est pris à moi hier, c’est parce qu’elle n’a pas voulu. C’est sa faute.
– Vous exagérez. Elle vous a sorti de cet enfer.
– Pour m’envoyer directement dans un autre. Vous avez vu où on est, c’est horrible, ici ! Au moins, là-haut, j’étais bien logée.
– Et violée régulièrement, c’est sûr que c’est beaucoup mieux qu’ici. Vous devez une fière chandelle à Oceany et le mieux c’est de lui parler des mauvaises habitudes de son futur fiancé.
Ecoutez-moi bien : il y a encore une heure, je pensais que tous ces gens étaient des fous anarchistes se battant pour du vent, mais grâce, ou à cause de vous, je me suis rendu compte qu’ils avaient
raison. On ne respecte pas vos droits, vous devez vous battre pour les reconquérir. Que dirait votre mère si elle vous voyait accepter votre condition aussi facilement ? Je crois qu’elle aurait
honte. Elle, à votre place, elle se serait battue et vous devez en faire autant.
– Vous ne connaissez pas ma mère… Moi non plus, d’ailleurs, j’étais trop jeune quand elle est morte. Je peux partir, maintenant ?
– Faites ce qu’il vous plaît, je suis pas votre maître. »
Elle ressortit immédiatement, visiblement soulagé d’en avoir fini avec cette pénible entrevue. Elle ne dirait rien à Oceany, ça paraissait évident et il allait devoir s’en charger. Mais il ne
savait pas vraiment comment présenter les choses, d’autant plus qu’il avait un peu de mal à y croire. Mark paraissait si doux, mais il ne fallait jamais se fier aux apparences. Il allait se
recoucher quand il s’aperçut que la porte de sa cellule était entrouverte. Il en avait assez de cette chambre, il devait sortir. Il quitta donc sa geôle et découvrit le hangar dans lequel il était
enfermé, et fut fasciné par l’énorme hélice qui tournait, produisant de véritables éclairs. C’était donc ça le bruit infernal qui ne cessait jamais.
« Ca impressionne toujours, au début. »
Il se retourna pour faire face à Oceany qui se tenait à quelques mètres de lui, debout, les bras croisés. Apparemment, ça ne la dérangeait pas vraiment de le voir hors de sa cellule. Elle s’avança
vers lui et se posa juste à sa droite, fixant à son tour l’immense rotor.
« Vous…heu…ça ne vous fait rien que je sois sorti de ma cellule ?
– Non, parce que je sais que vous n’allez pas vous échapper.
– Vous savez ?
– Je sais ce que ça fait de parler avec un esclave, ça fait toujours réfléchir…c’est la première leçon que j’ai apprise des exclus.
– Pourquoi les avez-vous rejoint ?
– Au début, j’étais comme vous, aveuglée par tout le luxe qu’on étale, là-haut. Un soir, je me suis perdue dans le coin et je suis tombée sur les rebelles. Ils ont d’abord voulu voler mon passe,
mais je leur ai donné du fil à retordre ; Quand on naît et grandit en période de guerre, on apprend deux, trois trucs utiles pour se battre. J’ai impressionné Juan, qui est leur chef et il m’a
convaincue de faire partie des leurs, en me parlant de leurs conditions de vie, et tout le reste. Au début, je n’étais pas convaincue, ce n’était que du vent, tous ces beaux discours, et puis j’ai
parlé avec Mai-Li, et là…j’ai compris qu’on ne pouvait pas continuer comme ça.
– Bon, écoutez, Oceany, je veux bien vous aider à lutter pour nos droits, mais je continue à dire qu’il ne faut pas détruire cette société.
– Je ne m’en fais pas pour ça : d’ici une semaine, vous serez totalement rallié à notre cause. Mais je suis ravie de savoir que vous avez enfin ouvert les yeux.
– Où sont tous les autres ?
– A la chasse au passes, pour les uns, les autres sont allés chercher quelques trucs chez les flics et ceux qui restent se reposent, là-bas. Bienvenu à bord, Ethan, je vais vous expliquer comment
ça fonctionne, ici. »

Episode 13

Oceany vérifia que personne ne rôdait autour de sa chambre puis elle enfila le CD-ROM qui contenait les fichiers volés dans le bureau de Bill. Elle commença à le consulter, mais la
porte s’ouvrit soudain, la faisant violemment sursauter. Elle ouvrit vite sur une nouvelle fenêtre afin d’empêcher son visiteur de voir ce qu’elle faisait, mais quand elle réalisa qu’il s’agissait
d’Oliver, elle soupira de soulagement. Il ne s’amuserait pas à fureter dans ses affaires.
« Tiens, Oliver, qu’est ce que tu viens faire ici ?
– Tu m’avais promis de jouer avec moi, hier, tu te souviens ? Je m’ennuie tout seul.
– Ah oui, c’est vrai…bon, c’est d’accord, mais pas trop longtemps, j’ai beaucoup à faire.
– Génial !  »
Il se précipita vers elle et grimpa sur ses genoux. Oceany lança le programme des jeux et ils commencèrent une partie de bataille sidérale, le jeu préféré du petit garçon. Elle était un peu ennuyée
de ce petit contretemps, mais elle ne pouvait rien refuser à son petit frère. Tout ce qu’elle faisait, sa lutte contre Technopolis, c’était pour lui. Il n’avait pas connu grand chose en dehors de
la guerre et de cette horrible cité, il n’avait pas pu apprécier les beautés de la nature qu’elle avait pu admirer, avant, ça leur était interdit, à présent. Elle lui avait souvent parlé des ciels
étoilés, des montagnes enneigées ou, tout simplement, du contact de la pluie et de son odeur sur sa peau, mais pour lui, ce n’était que des fables, des contes fantastiques au même niveau que les
sorcières et les dragons. Mais un jour, il pourrait connaître tout ça, lui aussi, elle se l’était jurée.
« Ouais, j’ai gagné !  » s’exclama-t-il, tout heureux.
Elle sourit et l’embrassa tendrement sur sa chevelure dorée et, à ce moment là, il lui posa une question qui la fit frémir.
« Ces trucs blancs, sur le jeun, c’est des étoiles, hein ?
– Oui.
– Pourquoi je les vois pas en vrai ?
– Parce que la bulle de verre qui est au-dessus de nous reflète la lumière de la ville et nous empêche de voir le ciel.
– Mais c’est pas juste ! Je veux voir les étoiles, moi !
– Je te jure qu’un jour, je t’emmènerai les voir.
– Quand ?
– Bientôt.
– C’est quand bientôt ?
– Quand tu seras sage. »
Oliver soupira, visiblement agacé d’entendre toujours la même réponse ; Finalement ? tous ses efforts pour être un gentil petit garçon ne servaient pas à grand chose. Il reprit sa manette et
recommença à jouer, mais il ne put pas finir sa partie car Oceany reçut de la visite. En effet, quelqu’un frappa à la porte et Mark entra, ce qui la surprit fort : qu’est ce qu’il pouvait bien
venir faire là ?
« Oliver, tu peux retourner dans ta chambre, s’il te plaît ?
– Oui. J’éteins juste le jeu.
– Non ! » s’écria-t-elle.
Oliver la dévisagea, interloqué, se demandant certainement ce qu’il avait pu faire comme bêtise pour qu’elle refuse ainsi de le laisser faire, mais s’il se trompait de fenêtre et ouvrait celle où
se trouvait les fichiers volés, elle était perdue. Elle lui sourit gentiment et lui sortit une excuse valable qui satisfit le petit garçon qui repartit dans sa chambre.
Elle resta un instant silencieuse, mal à l’aise. La dernière fois qu’elle s’était retrouvée seule dans une chambre avec lui, il lui avait carrément sauté dessus et elle n’avait aucune envie de
rejouer la même scène.
« Vous l’aimez beaucoup votre petit frère, hein ?
– Oui…vous voulez quelque chose ?
– Ouais, en fait…je venais m’excuser pour mon attitude d’hier, dans la chambre, je n’ai pas été correct, je m’en veux.
– Ce n’est pas grave, c’est déjà oublié. Au moins, on a mis les choses au clair sur ce sujet, il aurait fallu le faire à un moment ou à un autre.
– Ouais, c’est vrai. Je suis content que vous réagissiez comme ça, j’avais un peu peur que ça nuise à notre bonne entente. Je crois que ça aurait rendu mon père encore plus furax !
– Pourquoi ?
– Et bien, il trouve que vous êtes quelqu’un de bien pour moi, et s’il savait que j’ai failli tout gâcher en me comportant comme un idiot, il m’aurait passé un de ces savons ! Il est tellement
énervé, en ce moment, avec tout ce qu’il lui arrive.
– Qu’est ce qu’il lui arrive ?
– Kirstie s’est enfuie.
– Qui c’est, Kirstie ? demanda-t-elle en feignant de ne pas se souvenir d’elle.
– Notre esclave, vous savez, la noire. Elle a été aidée par des rebelles.
– Parce que les rebelles ont accès à nos étages ? Oh Seigneur, c’est plutôt inquiétant.
– Non, ils ne peuvent rien contre nous, ils sont trop faibles, ne vous en faites pas. De toute façon, mon père va tout faire pour les éliminer. D’ici quelques temps, les rebelles ne seront plus
qu’un mauvais souvenir. Bon, puisque tout est réglé, je ne vais pas m’attarder, j’ai à faire. A bientôt, Oceany. »
Il l’embrassa chastement sur la joue et repartit. Il était vraiment gentil, mais elle ne pouvait pas se permettre de ressentir quelque chose pour lui, c’était son ennemi.
Elle attendit un instant, puis retourna à son ordinateur pour pouvoir, enfin, étudier son CD-ROM. Elle consulta tous les fichiers concernant la constitution de la ville et en apprit ses points
faibles : les piliers. S’ils venaient à s’écrouler, la bulle de verre viendrait s’écraser sur la ville et détruirait tout, mais sacrifier tant de vies humaines était-il juste ? Non, certainement
que non, il faudrait penser à évacuer les gens avant de tout détruire, mais comment ? Il faudrait trouver un moyen de sortir hors le la ville et de permettre à ceux qui ne voulaient pas mourir de
partir.
Elle ouvrit d’autres fichiers peu intéressants, mais sa curiosité fut éveillée par l’un d’entre eux figurant sous le nom de confidentiel. Elle cliqua dessus et le lança, mais une fenêtre s’ouvrit,
lui informant qu’il lui fallait entrer le mot de passe ; elle tapa d’abord Bill, puis passa à Kelly et Mark, mais ça ne fonctionnait pas, alors elle essaya tout ce qu’il lui passait par la tête en
rapport avec Oxford, des noms de dictateurs les plus célèbres aux peintres de la Renaissance, mais aucun d’entre eux ne marcha. Au bout d’une heure, elle renonça et décida de partir rejoindre ses
amis, en bas : la nuit allait bientôt tomber et personne ne ferait attention à elle.
—–
    Kelly s’amusa à faire glisser son doigt sur le torse musclé de Bryan, qui ne réagit pas, habitué à ce petit manège. Elle adorait se retrouver seule avec lui dans le lit conjugal,
avec le risque de se faire surprendre qui augmentait son plaisir.
« Les rebelles sont montés jusqu’ici, déclara-t-il, soudain.
– Oui, je sais. C’est notre esclave qu’ils sont venus enlever, je te rappelle.
– Mais je croyais qu’avec les passes et tout ça, ils…
– Ils les ont volés, c’est pas plus compliqué que ça et je suis quasiment certaine de savoir qui les a aidés.
– Qui ?
– Oceany Antelwort Geller.
– C’est qui, celle-là ?
– La copine de Mark, voyons ! Elle est venue hier ici, et Kirstie a disparu le soir même et je suis la seule, dans cette maison, à trouver ça bizarre : Mark est complètement aveuglé par son amour
pour elle et Bill est persuadé que son fils est comme lui : il ne se trompe jamais. Quel crétin.
– Tu l’as épousé, pourtant.
– Je n’avais pas le choix, je n’ai fait qu’obéir aux ordres : il pense avoir le pouvoir absolu sur tous et ce n’est pas gênant tant qu’il se contente de décorer des salles ou, à la limite, de
lutter contre l’insécurité, mais on doit l’empêcher de faire des réformes, sinon tout va tomber à l’eau.
– Il ne fera jamais ça. Il est persuadé d’être omnipotent, une sorte de Dieu terrestre. Il est si fier de son succès qu’il ne changera rien, c’est certain, tout lui sourit.
– Espérons que tu aies raison. En attendant, surveille la petite Antelwort, je n’ai pas confiance en elle.
– OK, chef : si elle devient gênante, je ferai en sorte qu’elle soit…éliminée.
– Tu es vraiment parfait, ça mérite une récompense. »
Elle se pencha vers lui et l’embrassa fougueusement, tout en laissant sa main glisser sur son torse jusqu’à son sexe, afin de réveiller son désir.
—–
    Mai-Li se leva et rejoignit la nouvelle venue qui regardait la grande hélice, perdue dans ses pensées. Depuis son arrivée, elle n’avait quasiment rien dit, se méfiant de ses
sauveurs, ce que Mai comprenait parfaitement. Elle avait vécu la même chose quelques mois auparavant.
« Ca va ? demanda-t-elle à Kirstie, qui daigna cesser de regarder l’hélice pour porter son attention sur son interlocutrice.
– Oui.
– Je sais ce que tu ressens, j’ai été esclave, moi aussi. Ce n’est pas facile, au début, on se demande ce qu’on peut bien faire ici, enfermés dans cet horrible hangar sans pouvoir sortir, mais on
fait ça pour ton bien.
– Pour mon bien ? Je ne gagne rien, ici. En haut, j’étais prisonnière, mais ici, c’est pareil, j’ai pas le droit de sortir et, en haut, au moins, j ‘avais une chambre décente et une nourriture
correcte.
– Ici, tu retrouves ta dignité. Ils te traitaient comme un animal, là-haut, c’est tout simplement inadmissible ! On se bat pour faire respecter le droit de chacun et tu dois nous aider.
– Pourquoi ?
– Parce que ton droit le plus fondamental a été bafoué. Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Quels droits avais-tu là-haut ? Aucun, et tu n’es pas la seule dans ce cas, nous sommes
tous prisonniers, ici, il n’y a aucune liberté ! Nous ne pouvons pas aller où bon nous semble, nous sommes considérés comme inférieurs par rapport à l’élite et ça n’est pas normal. Au début, je ne
voyais pas l’intérêt de me battre pour tout ça, mais après réflexion, ça vaut le coup. Penses-y, Kirstie. »
La jeune noire retourna à sa contemplation de l’hélice, sans rien ajouter, indiquant à son interlocutrice que la conversation était terminée. Mai soupira et partit rejoindre Myo, son conjoint, qui
était en train de démonter un revolver de la police. Elle lui passa tendrement ses bras autour de son cou et l’embrassa sur la joue.
« Qu’est ce que tu fais ?
– J’essaie de le rendre plus performant : la police est vraiment sous-équipée, c’est pitoyable. Tu as parlé à la nouvelle ?
– Ouais : elle ne sait pas trop où elle en est, pour le moment, mais je pense qu’elle ne tardera pas à nous rejoindre. C’est toujours dur, au début.
– Mmm…je m’en souviens, en effet. Il est temps que tout ceci finisse, j’en ai marre de cette société.
– Moi aussi, mais on n’est pas encore prêts, il faut attendre. »
Myo ne répondit pas et recommença à trafiquer l’arme, jusqu’à l’arrivée d’Oceany, suivie de près par Maria.
« Bonsoir ! s’exclama la première d’entre elles. Ca va ?
– Oui, je suis en train de vous préparer un petit bijou.
– Et Kirstie ?
– Je lui ai parlé, ça devrait aller.
– Tu as lu le CD-ROM ? lui demanda Maria.
– Oui, j’ai après quelques trucs intéressants sur la ville, mais il me manque un mot de passe pour accéder au fichier confidentiel. J’ai beau m’être creusé la tête tout l’après-midi, je ne l’ai pas
trouvé. Enfin, si on veut détruire la ville, il faut s’attaquer aux quatre piliers.
– C’est parfait : on passe à l’action quand ?
– Enfin, Maria, réfléchis un peu : on ne peut pas faire ça, ça tuerait trop de gens innocents.
– La fin justifie toujours les moyens.
– Je refuse de faire ça, un point c’est tout. Nous nous battons pour rendre aux gens leur liberté et leurs droits, pas pour les tuer. Pour foutre toute cette ville en l’air, il faut s’attaquer à ce
qui fait sa force.
– C’est à dire ?
– L’informatique. On vous appelle les exclus parce que vous n’êtes pas équipés, vous ne pouvez que difficilement survivre dans cette ville à cause de ça. Les ordinateurs ont remplacé l’argent. Vous
en avez, tant mieux, vous n’en avez pas, tant pis. Si on trouvait le centre informatique de la ville et qu’on le détruisait, Technopolis serait paralysé et les gens paniqueraient assez vite, ce qui
créerait une révolte qui briserait tout sur son passage.
– D’accord, on va essayer ça, mais si ça ne marche pas, je fais tout sauter, avec ou sans ton aide. »
Maria lui jeta un regard noir et repartit vers un autre groupe qui préparait une expédition dans le parc, pour voler d’autres passes : on n’en avait jamais assez. Myo observa un instant leur chef
d’un air interrogateur, puis finit par formuler sa question :
« Qu’est ce qu’il lui prend ?
– Elle a une dent contre moi, je vais aller lui parler, quand elle rentrera, pour la calmer, un peu. On doit être soudés au maximum. Au fait, comment va Wadeker ?
– Il est plutôt calme, ça va, il ne fait pas d’histoire. Un vrai prisonnier modèle.
– Mmm…je pensais à un truc : il faudrait qu’il discute avec Kirstie.
– En voilà une drôle d’idée ! s’exclama Mai.
– Peut-être pas. Je pense qu’il sera révolté quand il apprendra que Bill Oxford avait une esclave , car c’est de l’abus de pouvoir. Et peut-être qu’en voyant sa réaction, Kirstie se rendra compte
que ce qu’elle a vécu était inadmissible et acceptera de se battre avec nous pour changer tout ça.
– Je ne sais pas si ça va marcher.
– On peut toujours essayer. Je vais déjà commencer à préparer le terrain et, avec de la chance, nous aurons bientôt un nouvel allié dans l’élite. Ca marche ?
– Si tu penses que ça peut marcher, pourquoi ne pas essayer ? répondit Myo. Après tout, on n’a rien à perdre.
– Exactement. Bon, je vais discuter avec Wadeker pour le sensibiliser, un peu et, quand j’aurai fini, on y enverra Kirstie. Je suis certaine que ces deux-là auront un tas de choses à se dire. »

Début / Episode précédent /
Episode suivant

Episode 12

Oceany referma la porte de la cellule avec le cadenas et rejoignit tous les autres qui s’affairaient, ne se préoccupant absolument pas d’elle, à
l’exception de Mai-Li qui l’attendait un peu plus loin, assise sur un vieux fauteuil à moitié défoncé. Depuis quelques temps, la Chinoise semblait fatiguée et Oceany s’inquiétait pour elle. Si
elle était malade, elle ne pourrait pas consulter de médecin : elle était une fugitive. La jeune Chinoise lui sourit et fit un signe de la tête en direction d’un siège voisin, l’invitant
ainsi à s’asseoir.
« Alors ?
– Je crois que c’est mal parti, il est complètement endoctriné. J’arrive pas à comprendre comment des gens intelligents, comme lui, peuvent se
laisser embobiner comme ça . Même ma mère est en train de changer de camp : plus le temps passe, plus on est seuls. Il faudrait peut-être accélérer le mouvement.
– Non, il ne faut pas se précipiter, on risquerait d’échouer et tu sais bien qu’on n’a pas le droit à l’erreur.
– Mmm. J’aimerais quand même bien savoir comment ils font. A propos, nous avons une mission spéciale, ce soir : libérer une nouvelle
esclave.
– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Ils ont installé un nouveau système de sécurité à la prison et on va avoir énormément de mal à
passer.
– Oui, mais l’esclave dont je parle n’est pas en prison, mais chez Bill Oxford.
– Quoi ? Tu es folle, on ne peut pas faire ça !
– Enfin, Mai, on ne peut pas laisser faire ça ! Toi qui a été esclave, ça devrait te révolter encore plus que moi : ils la traitent comme
un animal, c’est vraiment atroce, on doit agir.
– C’est trop dangereux, Oceany, tu vas te faire attraper.
– Qui ne tente rien n’a rien, je veux y aller.
– Aller où ?  »
Maria se tenait à présent devant elles et les regardait d’un air interrogateur, se demandant sans doute ce qu’elles étaient en train de
manigancer.
« J’ai découvert cet après-midi que Bill Oxford avait une esclave et je veux, non, je dois aller la libérer, parce qu’il n’a pas le droit de
traiter un être humain de la sorte. Mais Mai ne veut pas que j’y aille.
– Elle a raison, tu ne dois en aucun cas te faire prendre. Juan et moi, on va se charger de cette histoire. Tu as pu accéder à la
mairie ?
– Oui et j’ai pu leur voler pas mal d’informations, mais je n’ai pas encore eu le temps de voir de quoi ça parlait.
– D’accord. Raison de plus pour que tu n’y ailles pas : si tu te fais attraper, on ne pourra jamais avoir accès à ces informations. Bon, on va
attendre une heure pour être tranquille, puis on va s’occuper de cette fille.
– Je vais vous faire un plan pour vous expliquer comment accéder à sa chambre…si on peut appeler ça comme ça. »
—–
            Oceany regarda sa montre et soupira. Ils mettaient beaucoup de temps pour libérer
Kirstie, ça devenait inquiétant. Et s’ils s’étaient fait attraper ? Elle espéra que ce n’était pas le cas, mais ça ne la réconforta pas vraiment. Ce n’était pas en restant les bras croisés
dans cet entrepôt qu’elle pourrait les aider. Mai-Li vint s’asseoir à côté d’elle et lui passa la main dans les cheveux.
« Ne t’inquiète pas, je suis sûre que tout se passe bien, ils ne vont pas tarder à rentrer.
– J’espère vraiment que tu as raison, mais j’ai des doutes. Je n’aurais jamais dû les envoyer là-bas.
– C’est une mission risquée mais nécessaire. L’esclavagisme est tout simplement inadmissible et nous sommes les seuls à pouvoir y mettre un
terme.
– Comment ça se fait que nous soyons si peu nombreux à nous rebeller ? Ca m’échappe, ça : je ne peux pas être la seule élitaire à me rendre
compte de la situation.
– Ils sont tous heureux, dans leur petit appartement luxueux, que demander de plus ?
– De l’air pur, de pouvoir regarder les étoiles, de pouvoir sentir l’odeur de la pluie…J’ai l’impression d’être la seule à qui ça manque, tout ça…ils
préfèrent vivre dans leur bulle géante, bien tranquilles. Moi, je ne rêve que de sortir de là.
– Patiente un peu, ce sera bientôt possible.
– Mmm…cet air en conserve n’est pas bon : tu as mauvaise mine depuis quelques jours, et plus vite on aura fini, mieux ce sera pour toi. De toute
façon, toutes ces ondes électromagnétiques doivent être néfastes, à la longue.
– Ne t’inquiète pas pour moi, je vais bien. Si j’ai l’air fatigué, ces derniers temps, c’est parce que…je suis enceinte. »
Oceany regarda son amie, muette de surprise et partagée entre deux réactions : d’une part, elle était heureuse pour son amie et son compagnon,
mais d’un autre côté, ce n’était pas du tout prudent, compte tenu de leur situation actuelle.Mais elle ne voulait pas inquiéter la future maman et décida donc de lui manifester sa joie. Elle la
prit donc dans ses bras et la serra fort.
« C’est formidable ! Ca fait combien de temps ?
– Trois semaines.
– Et tu me le dis que maintenant ?
– Je ne savais pas comment tu réagirais parce que…nous sommes des fugitifs et on ne peut pas s’encombrer d’une femme enceinte, et…
– Arrête ! Tu es notre amie et on t’aidera à te sortir d’ici, enceinte ou pas. Je… »
Elle fut interrompue par le vombrissement des motos, annonçant le retour de Maria et Juan. Quand elle les vit entrer dans le hangar en compagnie de
Kirstie, elle se sentit profondément soulagée. Elle alla à leur rencontre et se chargea d’accueillir Kirstie.
« Je suis heureuse de vous revoir, Kirstie ! Je vois que tout c’est bien passé.
– Ca a été juste, expliqua Juan. Oxford ne traite pas sa propre sécurité à la légère. On a dû semer tout un groupe de vigiles, ça n’a pas été facile,
mais tu sais bien qu’on est les plus forts ! Apparemment, M Oxford a installé un système d’alarme qui prévient immédiatement la police. Bon, je vais m’occuper de Kirstie, lui présenter tout
le monde et lui montrer sa nouvelle chambre, si on peut appeler ça comme ça. Tiens, je t’ai volé ça pour toi, chez Oxford. »
Il lui jeta quasiment l’objet à la figure et partit sans même attendre qu’elle ait regardé ? elle regarda le cadeau et soupira : il
s’agissait d’une photo de Mark. Il avait apparemment du mal à accepter ses futures fiançailles, mais elle n’y pouvait rien, il ne fallait pas la blâmer. Il ressentait cette alliance comme une
sorte de trahison : leur amie qui se lie à l’un de leurs pires ennemis, ça paraissait peu concevable. Maria passa à côté d’elle et la bouscula légèrement, mais ne s’excusa pas ; il
devenait urgent de calmer les esprits. Mais ce soir-là, elle était trop fatiguée pour ça, elle n’avait aucune envie de subir ce genre d’épreuves. De toute façon, elle n’était pas à un jour
près : tant qu’ils ne se lançaient pas à l’attaque de Technopolis, ils n’avaient pas besoin d’être absolument soudés. Mais dès que la mission commencerait, la moindre erreur aurait d’énormes
conséquences.
Elle abandonna la photo sur une table, pour indiquer à Juan qu’elle ne ressentait rien pour le jeune homme et retourna au centre du hangar, à côté de
Mai qui étudiait un plan de la ville. Elle regarda longuement la porte de la cellule d’Ethan : quel camp allait-il choisir ? Elle ne pourrait pas le forcer à être de leur côté. Au
contraire, ça ne le rebuterait qu’encore plus. Mais il était nécessaire de le convaincre de rejoindre leur camp : ça leur ferait un allié de taille. De plus, elle ne pouvait pas le libérer
tant qu’elle n’était pas absolument certaine qu’il ne révélerait pas son secret mais ils n’étaient pas en mesure de le garder prisonnier indéfiniment. Déjà, ils n’avaient jamais envisagé la
possibilité de retenir quelqu’un et avait dû sacrifier une chambre pour en faire une cellule.
Mais ce n’était pas pour ces raisons qu’elle aurait aimé qu’il les rejoigne, mais parce qu’elle l’appréciait et qu’elle savait qu’il se donnerait
corps et âme pour leur cause. Ils avaient besoin de gens surmotivés car d’un point de vue objectif, ils n’avaient quasiment aucune chance. Mai-Li lui montra quelque chose sur la carte en lui
faisant un bref exposé de la situation, mais elle ne l’écouta pas, perdue dans ses pensées, essayant de se convaincre qu’Ethan Wadeker allait les rejoindre. Mais il était si endoctriné, comment
faire pour le convaincre qu’il avait tort ? Mais elle n’était pas prête de baisser les bras, elle avait encore quelques arguments dans la poche.
 
 
Chapitre 8
 
            Bill s’étira longuement puis observa un instant sa femme qui était en train de
dormir à ses côtés. Elle était si belle, si désirable…elle ne l’aimait pas, il le savait, elle était uniquement attiré par son pouvoir. Mais il ne voulait pas se séparer d’elle, car il avait
besoin des rares moments d’amour qu’elle consentait à lui accorder. De plus, cette relation l’excitait particulièrement et lui prouvait chaque jour que le pouvoir pouvait tout lui offrir. Le
pouvoir. Rien qu’à entendre ce mot, il entrait quasiment en transe : il contrôlait toute cette ville et les idiots qui y vivaient et qui lui accordaient une confiance aveugle.
Au bout d’un instant, il se leva enfin du lit et enfila une robe de chambre pour descendre dans la cuisine, où il s’installa tranquillement, mais il
remarqua immédiatement l’absence de Kirstie. De toutes les esclaves de Technopolis, il avait fallu qu’il tombe sur la plus feignante de toutes. Il se leva brusquement et se rendit jusqu’à la
chambre de la jeune femme, pour lui apprendre l’exactitude. Il ne supportait pas de se lever le matin et de constater que rien n’était prêt, ça le mettait de mauvaise humeur pour toute la
journée.
Il appuya énergiquement sur le bouton de la porte de la chambre pour l’ouvrir et quand le passage fut libre, il entra dans la pièce et commença à
crier, mais il s’arrêta instantanément : elle était vide. Où était passé son esclave ? Il inspecta rapidement la maison en l’interpellant, réveillant au passage sa femme et son fils,
mais il ne trouva trace de la jeune femme : était-il possible qu’elle se soit enfuie ?
Kelly le rejoignit, visiblement agacée par tout ce remue-ménage et lui demanda ce qu’il se passait.
« Kirstie a disparu.
– Quoi ? Qu’est ce que tu racontes ?
– Quel mot tu n’as pas compris dans la phrase : Kirstie a disparu ? Elle s’est échappée.
– Voyons, c’est impossible ! Cette maison est surveillée nuit et jour, elle n’a pas pu s’enfuir sans être repérée.
– Et pourtant…je vais consulter la police pour voir ce qu’il s’est passé. Ces maudits robots ne sont pas fiables, il va falloir y
remédier. »
Il se précipita vers le visiophone et demanda un compte-rendu de la soirée ; il apprit ainsi que des intrus s’étaient introduits chez lui et
avaient fui avec deux motos qui avaient été volées quelques temps auparavant. Il demanda à voir la vidéo surveillance des robots qui avaient poursuivis les fuyards et reconnut parfaitement
Kirstie, mais les deux autres portaient d’étranges masques, empêchant toute identification. Quand il eut fini de consulter les images, il raccrocha et retourna à la cuisine où il retrouva Kelly
et Mark, qui semblait avoir été mis au courant de la situation.
« Ce sont des rebelles qui ont fait le coup, avec des motos volées à la police. Cette histoire est profondément humiliante, que vont penser mes
citoyens ?
– Ils n’en penseront rien car ils ne sauront rien : qui pourrait parler ? Peu de gens savent que nous avons une esclave et ceux qui
remarqueront la disparition de Kirstie, nous dirons que nous l’avons changée parce qu’elle n’était pas assez compétente et travailleuse. Quant à la police, ce ne sont que de vulgaires robots, à
qui veux-tu qu’ils racontent ça ? Et tu n’as aucun soucis à te faire pour la presse, puisque c’est toi qui la contrôle. Personne ne sera au courant de cette histoire.
– Comment savaient-ils que Kirstie était ici ? questionna Mark.
– Je n’en sais rien. Et comment ont-ils pu monter jusqu’ici ? Ils doivent avoir des alliés jusque dans l’élite.
– C’est ridicule : qui pourrait vouloir semer la pagaille ici ? C’est tellement merveilleux !
– Il y a toujours eu des anarchistes, des asociaux, des révolutionnaires…enfin des gens qui n’ont aucun respect pour le pouvoir et la société et font
tout pour tout détruire. Tu vois, Mark, mon but est d’éliminer ces gens pour que tous puissent être heureux et vivre sans crainte. J’espère arriver à mes fins avant ma mort, mais si j’échoue, je
souhaite que tu reprennes dignement le flambeau.
– Je te le promets, papa.
– Bien. Bon, je vais aller m’habiller, sinon je vais être en retard. »
Il quitta la cuisine et se rendit dans sa chambre pour enfiler un de ses costumes sombres, mais il n’eut pas le temps de finir de s’habiller que
Kelly le rejoignit.
« C’est elle, déclara-t-elle.
– Quoi ?
– Je parie qu’Oceany Antelwort Geller est mêlée à toute cette histoire.
– Qu’est ce que tu racontes, voyons ? C’est la future fiancée de mon fils, dont tu parles, je te le rappelle.
– Je sais, mais réfléchis un peu, Bill. Elle est venue ici hier et a fait la connaissance de Kirstie et comme par hasard, le soir même, les rebelles
viennent la libérer. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
– Comme tu l’as dit, c’est un hasard. Oceany n’a aucune raison de faire ça, cette idée est ridicule.
– Vraiment ? Ils ont un complice parmi nous, sinon comment se seraient-ils procurés les passes ? Je n’ai pas de preuves mais pour moi, il
n’y a pas l’ombre d’un doute : Oceany est contre nous.
– Je n’ai pas le temps de partager tes délires, Kelly, je suis en retard. On en reparlera ce soir. »
Il acheva d’attacher sa cravate et passa à côté de sa femme pour sortir, sans même lui accorder un regard : il n’était pas question pour lui
d’envisager que sa future belle-fille puisse être une menace pour lui. Il avait le pouvoir absolu sur tous les élitaires et Oceany ne faisait pas exception à la règle.

Début / Episode
précédent
/ Episode suivant

Episode 11

Chapitre 7
 

            Ethan entendit des pas dans le couloir et se prépara à accueillir son geôlier. Il
avait bien l’intention de s’échapper et les menaces d’Oceany n’y changeraient rien. De toute façon, elle ne pourrait rien lui faire, une fois qu’il serait retourné là-haut. Il attrapa donc la
chaise qui se trouvait dans sa cellule et s’apprêta à la lancer à la figure de celui qui allait entrer, mais il s’arrêta net quand il s’aperçut que c’était Oceany. Au fond, il l’appréciait
toujours et ne voulait pas lui faire du mal. Ca aurait été plus facile si ça avait été un de ces métèques.

« En voilà un accueil, Ethan. Je vous conseille de reposer cette chaise ou vous pourriez le regretter. »

Il s’exécuta docilement, tandis qu’elle refermait la porte et allait s’installer sur le lit. Elle lui tendit un objet noir, ce qu’il l’étonna un peu,
puis il se rendit compte qu’il s’agissait d’un visiophone portable.

« Qu’est ce que vous voulez que je fasse avec ça ?

– Appelez votre mère, elle est folle d’inquiétude.

– Qu’est ce qui m’empêchera de la prévenir que je suis en danger ?

– Ca, fit-elle en pointant sur lui un revolver.

– Bon sang, vous avez trouvé ça où ? Je croyais que les armes étaient interdites, ici.

– C’est le cas, mais les cyborgs policiers sont nuls en matière de sécurité, on leur pique ce qu’on veut. Et si vous vous amusiez à la prévenir quand
même, j’ai un de mes hommes juste à côté de chez votre mère. Il l’abattra si je lui en donne l’ordre. Bon, appelez et dites-lui que vous allez bien et que vous êtes chez votre
maîtresse.

– Mais je peux pas dire ça !

– Que vous voulez passer quelques jours avec elle avant de la quitter et d’épouser Neve.

– Mais ça va la tuer si je lui dis ça.

– Non, ce qui va la tuer, c’est que vous ne l’appeliez pas : elle est folle d’inquiétude. Faites-le Ethan.

– D’accord. »

Il attrapa le combiné et composa le numéro de sa mère. Il était plutôt étonné par l’attitude de la jeune femme : il ne s’était jamais imaginé un
ravisseur inquiet pour la mère de sa victime. Enfin, elle décrocha.

« Ethan ! fit-elle, ivre de joie. Je m’inquiétais tellement pour toi, où tu es ?

– C’est assez compliqué, je suis…chez une femme, pour quelques temps, encore, et…

– Une femme ? Oh mon Dieu, Ethan ! N’as-tu pas honte ? Que va dire Neve ?

– Tu n’es pas obligé de lui dire, non plus. Ecoute, je vais rompre avec cette femme, mais je veux vivre mes derniers jours de liberté avec elle, tu
comprends ?

– Oui… De toute façon, je peux pas t’en empêcher, soupira-t-elle. Rappelle-moi dès que tu rentres, d’accord ?

– Oui, maman.

– Je suis contente que tu aies appelé, je me faisais du soucis, tu sais.

– T’en fais pas, je vais bien.

– Je t’embrasse mon chéri.
– Moi aussi, m’man. »

Il raccrocha et rendit le combiné à la jeune femme, qui resta silencieuse, perdue dans ses pensées. Il avait du mal à croire que c’était elle qui le
retenait, elle avait l’air si douce, si inoffensive…Il ne fallait jamais se fier aux apparences, il le savait, mais quand même…

« Merci, dit-il, pour rompre le silence.

– De quoi ?

– De m’avoir permis de téléphoner à ma mère.

– C’était dans mon intérêt : elle n’alertera pas la police, comme ça. Que pensez-vous des Chinois ?

– Pourquoi cette question ?

– Vous êtes raciste, comme les autres, ça ne va pas me faciliter la tâche, mais je ne renonce jamais.

– Je vous promets que je ne garderai votre secret, si vous me relâchez.

– Pas question : j’ai besoin d’alliés et vous vous battez plutôt bien, pour un élitaire. Bon, trêve de plaisanterie, je n’ai pas beaucoup de
temps à vous consacrer, et…

– Fichez-moi la paix, je ne rejoindrai jamais votre groupe. Bon sang, vous trafiquez avec des Chinois, vous êtes une ennemie de la nation et ce n’est
pas parce que vous vous appelez Antelwort Geller qu’ils vont passer l’éponge aussi facilement. Vous allez vous retrouver avec tous vos copains asiatiques au fond d’une cage, c’est tout ce que
vous aurez gagné. Arrêtez de faire n’importe quoi, Oceany : vous jouez avec le feu et vous allez vous brûler.

– Je m’en fiche pas mal, au fond. Je refuse d’accepter cette société telle qu’elle est actuellement, parce qu’elle est mauvaise, mai personne n’a
l’air de s’en rendre compte, là haut.

– Enfin, cette société est celle qui s’approche le plus de la perfection, depuis le début de l’humanité : il n’y a plus de guerre, plus
d’argent, plus de travail, plus de…

– Mais ouvrez les yeux, Ethan ! Tout ça, ce n’est bon que pour nous, là-haut, mais regardez un peu où vous vivez : c’est minable, ici, il y
a vraiment le strict minimum en matière d’hygiène et personne ne voit jamais le soleil. La journée s’est passée et si vous y réfléchissez bien, le soleil ne s’est pas levé, en bas.

– Dans toutes les sociétés, il y a eu des miséreux, des laissés pour compte, c’est inévitable. Mais ici, leur pourcentage est réduit par rapport à la
société d’avant. Et puis, le capitalisme était quelque chose d’horrible, qui broyait les gens faibles. Il fallait travailler encore et encore, quitte à se tuer à la tâche pour gagner quelques
sous pour pouvoir subsister. Maintenant que l’argent a disparu, tout va mieux : pourquoi croyez-vous qu’il y a eu cette maudite guerre ? Parce que les Chinois voulaient agrandir leur
territoire. Pourquoi ? Pour avoir plus de terres à cultiver, plus de matières première, etc. tout ça dans le but de gagner plus d’argent et de devenir une puissance plus importante. L’argent
était un cancer qui rongeait la société précédente et l’a amené à l’inévitable : la destruction. Maintenant, dites-moi sincèrement, pensez-vous vraiment que la vie d’avant guerre était mieux
que celle de maintenant ? Technopolis nous offre tout ce dont nous avons besoin pour pas un sous.

– Je n’ai jamais dit que le capitalisme était mieux que notre système actuel et, de toute façon, on ne peut pas comparer, ça n’a rien à voir. Oui,
c’est vrai que Technopolis offre des avantages fantastiques qu’on aurait pas pu imaginer il y a trente ans, que l’argent était un mal, si vous voulez, ce n’est pas là, le problème. Vous avez déjà
entendu parler de Scott Rogers ?

– Non, je ne sais pas qui c’est et je m’en moque.

– Vous vous souvenez du bombardement de la Chine par le virus, le 24 juin 2004 ? Rogers était un des quatre pilotes de la section spéciale qui a
arrosé Hong Kong, il est mort durant l’opération, avion abattu par une roquette ennemie, ainsi que son collègue. Ce type a donné sa vie pour nous et vous savez comment Oxford a remercié sa veuve
et son fils ? Il les a enfermés dans une cage à lapin au premier étage de la ville, tandis que le colonel Leighton qui dirigeait les opérations, tranquillement, à l’abri dans sa base, se
prélasse sur son balcon, là-haut. Les vrais héros, ceux qui sont morts sur le terrain, personne n’a pensé à leur rendre hommage, vous trouvez ça juste, vous ? Moi, pas. Le classement a été
trop mal fait, mais on ne peut plus rien changer : il n’y a aucune possibilité de promotion sociale. C’est vrai, le capitalisme avait ses défauts et ils étaient nombreux, mais grâce au
travail, un pauvre pouvait espérer se faire une place au soleil, mais maintenant, c’est plus possible. Imaginez un instant que votre mère ait été célibataire, sans mari ou homme à la
maison ou alors que votre père ait été invalide : la guerre débute, votre foyer ne peut envoyer personne sur le front et, à cause de ça, vous échouez au rez-de-chaussée avec des tas de
machines qui font un bruit d’enfer et qui produisent tellement d’ondes électromagnétiques que votre vie est raccourcie d’au moins dix ans. Maintenant, allez-y, recommencez-moi votre belle
apologie sur Technopolis et ses avantages.

– Comment vouliez-vous qu’on fasse pour qu’on détermine ceux qui devaient être en haut et ceux en bas ? Après une guerre, le mérite militaire me
semblait évident. Bien sûr, ce n’est pas juste pour tout le monde, mais qu’est ce qu’on y peut ? Je persiste à dire que cette société est bien meilleure que la précédente.

– Mais, bon sang ! Tout est figé, on ne peut pas avancer ou régresser sur l’échelle sociale, on a fait un bond immense en arrière, on est revenu
au temps de la Monarchie absolue.

– Ca n’a aucun rapport, voyons, nous sommes en démocratie.

– En démocratie ? Ils vous ont lavé le cerveau ou quoi ? Réfléchissez un instant, Ethan : le maire a tous les pouvoirs, ici, OK ?
On peut dire que c’est le président de cette société ; Comment est-il arrivé au pouvoir ? Le peuple ne l’a pas choisi, il s’est imposé et si vous y repensez, vous remarquerez qu’on n’a
jamais parlé d’élections municipales. Oxford est devenu le Roi de la ville et quand il sera mort, c’est son fils qui lui succédera : c’est la Monarchie. D’ailleurs, tous les vieux
comportements se sont remis en place d’eux-mêmes. Vous avez été obligé de vous choisir une fiancée parmi l’élite, même si vous ne l’aimez pas, parce qu’on ne mélange pas les classes. Et toutes
ces réceptions, là-haut, c’est un simulacre de cour du Roi et même les décorations inspirées de Versailles, entre autres…nous sommes totalement prisonniers, Ethan et si personne ne bouge, rien ne
changera.

– Qu’est ce que vous proposez, à la place ?

– Je ne sais pas, mais cette ville sera bientôt détruite, avec ou sans votre aide.

– Vous êtes complètement cinglée, ma pauvre fille, vous me faites de la peine.

– Vous êtes né en quelle année ?

– 1996, mais je ne vois vraiment pas ce que ça peut vous faire.

– Vous aviez donc neuf ans quand la guerre a commencé…vous vous souvenez de la société d’avant, de vos camarades de classes d’avant ? De quelle
couleur étaient-ils ? Ca m’étonnerait qu’ils aient été tous blancs. Vous avez partagé vos jeux d’enfants avec des noirs, des arabes, des asiatiques ou des latinos et, à l’époque, ça vous
paraissait normal, alors que maintenant, ça vous choque de voir des yeux bridés ailleurs qu’en prison. Vous vous souvenez du fameux melting-pot qui faisait la fierté des Etats-Unis ? Si oui,
vous avez de la chance, parce que ce n’est pas mon cas et ma meilleure amie, Mai-Li, est obligée de rester enfermée ici, parce qu’elle risquerait de se faire arrêter si elle mettait le nez
dehors…des milliers d’asiatiques américains ont été arrêtés alors qu’ils étaient innocents, dès qu’ils voient des jaunes, comme ils disent, ils les mettent en prison, sans même savoir s’ils sont
Chinois ou non. Réfléchissez à tout ça, Ethan. »

Elle quitta le lit et repartit sans rien ajouter. Il était surpris de voir tant de maturité chez cette femme, à peine adulte. Même s’il ne partageait
pas ses opinions, il devait avouer que ses arguments étaient troublants et dénotaient une intelligence et surtout une culture remarquable. Il s’étala sur le lit et fixa le plafond, pensif…en
effet, il n’avait pas vu le moindre rayon de soleil de toute la journée.

Début / Episode précédent / Episode suivant

Episode 9

Ethan ouvrit péniblement les yeux et regarda autour de lui sans reconnaître l’endroit. Il voulut se passer la main sur le visage mais constata qu’il était attaché
par des menottes à une chaise. Cette information eut pour effet de le réveiller totalement.

Il inspecta mieux l’endroit et découvrit qu’il était dans une espèce de placard très sombre et humide qui sentait mauvais. Que s’était-il passé ? Il se
souvenait du cri d’Oceany, puis plus rien. Il avait été stupide : il savait qu’elle n’était pas seule, puisqu’il l’avait entendue parler à un homme, mais il n’y avait pas fait attention,
trop occupé à savourer sa brève victoire sur elle.

Il essaya de voir s’il ne pouvait pas libérer ses mains des bracelets de fer, mais il n’y parvint pas. Il poussa un cri de rage. Il ne pouvait pas rester là, il
devait s’échapper…qu’est ce qu’on allait lui faire ? Au moins, ils ne l’avaient pas tué, c’était peut-être bon signe. Il continua à s’agiter dans tous les sens pour tenter de se détacher,
mais il fut interrompu. La porte du réduit venait de s’ouvrir et la lumière l’éblouit, si bien qu’il ne vit d’abord qu’une vague silhouette féminine. Quand ses yeux se furent habitués, il
constata avec effroi qu’il s’agissait d’une Chinoise. Il détestait ces gens, ils avaient tué beaucoup de ses compatriotes.

La fille s’avança vers lui, le regarda un instant, sans rien dire, ce qui l’énerva prodigieusement.

« Qui êtes vous ? Qu’est ce que vous voulez ? Espèce de sale garce, tu comprends même pas l’anglais.

– Je n’aime pas qu’on me traite de garce gratuitement. Continue à me traiter comme ça et je t’en colle une. Tu as faim ?

– Pardon ?

– Je te demande si tu as faim. Tu comprends pas l’anglais ?

– Non, je veux partir.

– Je ne crois pas que ce soit à l’ordre du jour pour le moment. Tu as soif ?

– Un peu oui.

– D’accord. »

Elle sortit et revint un instant plus tard avec une bouteille d’eau, qu’elle lui colla sur la bouche. Il but avec avidité, content de pouvoir enfin se désaltérer.
Il s’en voulait un peu de l’avoir insultée, alors qu’elle s’occupait de lui. Il avait eu de la chance qu’elle ne soit pas rancunière car elle l’aurait laissé se dessécher. Quand il eut fini, il
décida de s’excuser.

« Je suis désolé pour ce que j’ai dit, tout à l’heure, vous n’êtes pas une garce.

– Je suis une Chinoise : pour vous, les Américains, les deux vont de paire. »

Elle reprit la bouteille et ressortit en refermant la porte : où était-il donc ? Les Chinois étaient tous des esclaves… Celle-ci avait dû s’enfuir, ce qui
signifiait qu’elle devait avoir une dent contre tous les Américains. Il risquait de passer un mauvais quart d’heure quand elle déciderait de le torturer. Mais comment avait-elle pu
s’évader ? Il était persuadé que la sécurité de Technopolis était sans faille…Quoique Oceany était parvenu à entrer sans problème dans la salle de réception alors qu’elle n’avait pas la
clef.

La porte se rouvrit et il reconnut immédiatement Oceany, qui avait enlevé son masque. Elle referma la porte à clef, puis lui ôta les menottes.

« Ca sera mieux comme ça, je pense. Vous avez récupéré assez vite, finalement. Vous êtes plus solide que ce que je ne pensais. Bon, il faut que nous
discutions : nous avons un sérieux problème. »

Elle tira sur une ficelle qui alluma une vieille ampoule qui se balançait du plafond. Il croyait que ce genre d’éclairage n’existait même plus, il était habitué aux
spots halogènes qui éclairaient si bien…il put alors constater qu’il n’était pas dans un petit placard, mais dans une sorte de cellule avec un petit lit de camp, un bidet, un lavabo et la chaise
sur laquelle il avait été attaché. Oceany s’assit sur le lit et grimaça.

« Hou ! Il n’est pas aussi confortable que votre grand lit, mais il faudra vous y habituer. Je suis navrée de ne pas vous offrir autant de confort qu’en
haut, mais nous sommes au rez-de-chaussée, ici, c’est un tout autre univers.

– Qu’est ce que vous allez faire de moi ?

– Pour le moment, rien, après, on verra. Disons que si vous nous rejoignez, vous  survivrez, sinon, on se débarrassera de vous.

– On va remarquer mon absence.

– Oui, ce pauvre Ethan Wadeker a disparu ; il faut avouer qu’il a la mauvaise habitude de se balader dans les bas quartiers, il fallait bien que ça arrive. On
raconte que l’autre soir, on lui a volé son passe et il a dû rentrer avec la police. Peut-être a-t-il une maîtresse, en bas ? Ca expliquerait sa disparition. Il préfère rester avec elle
plutôt qu’avec son odieuse fiancée…je ne crois pas qu’on s’inquiète beaucoup pour vous.

– Ma mère sait que je n’ai pas de maîtresse, ici.

– Oh, regardez la pauvre Lauren : elle est persuadée que son fils est un petit saint. La pauvre, si elle savait…

– Vous allez vous faire attraper, vous ne pourrez pas me garder ici, indéfiniment.

– Ce n’est pas mon but. J’ai besoin d’alliés, en haut, et j’aimerais vraiment que vous vous joigniez à nous.

– Si je dis oui, vous me relâchez ?

– Pas immédiatement. Ce serait trop facile, pour vous : si je vous relâchais maintenant, vous fileriez à toute vitesse et je n’aurais plus aucune nouvelle de
vous. Il faut d’abord que vous vous rendiez compte des conditions de vie, ici.

– Mais…

– Vous ne pouvez pas vraiment discuter. Je devrais peut-être vous présenter ceux qui vont s’occuper de vous, ce sont mes amis, évitez de les traiter de tous les
noms, d’accord, sinon… »

Elle se releva et ouvrit la porte. Cinq personnes entrèrent, ce qui réduisit considérablement l’espace libre de la cellule. Il y avait la jeune fille chinoise qui
lui avait donné à boire et un autre nippon et deux hispaniques: quelle mosaïque ! Ce devait tous être des esclaves évadés, des ennemis des anciens Etats-Unis et de Technopolis.

« Bon, Ethan Wadeker, je vous présente, Mai-Li, Myo, Juan et Maria. Si j’étais vous, j’éviterais de leur faire de mauvais coups. Si vous aviez la mauvaise idée
de vous enfuir, je viendrais régler votre compte en personne et vous risquez de regretter toute votre vie de m’avoir énervée. Bon, j’aurais bien aimé discuter avec vous plus longtemps, mais je
dois rentrer. Bonne nuit, Ethan, vous pouvez faire comme chez vous, ici. Bonsoir. »

Elle sortit, suivie par tous ses amis, le laissant seul dans sa « chambre ». Il était tout simplement furieux, il avait été trop présomptueux en croyant
pouvoir récupérer les quatre passes volés. Au fait qui était la quatrième victime d’Oceany ? Peu importait, il ne pouvait pas lui rendre son bien, il était coincé ici. Il devait à tout prix
s’échapper ! Il n’était pas question de rester dans cet endroit avec tous ces étrangers, ça le rendait malade rien que d’y penser…des Chinois, des Espagnols, et tout ce bruit qui ne cessait
jamais, qu’est ce que c’était ? Comment Oceany avait-elle pu pactiser avec ces gens, ça semblait totalement impensable…Elle devait être folle, il n’y avait pas d’autres
explications.

—–  

            Oceany referma le cadenas qui maintenait la porte de la cellule fermée et rejoignit les autres,
installés autour de la table sur laquelle ils travaillaient sur leur plan.

« Je viens d’avoir une idée, annonça Myo.

– A quel propos ? le questionna Maria.

– Nous ne connaissons pas exactement le fonctionnement de la mairie, nous ne voyons que ce qu’Oxford veut bien nous montrer, d’accord ? Nous ne pouvons donc
difficilement attaquer si nous n’avons pas un minimum d’informations sur l’ennemi.

– Où veux-tu en venir ?

– Et bien, puisque notre chère Oceany va se fiancer avec Mark, le propre fils du tyran, on va l’exploiter à fond. Oceany, ma chère, demain, tu vas appeler Mark et
t’arranger pour te faire inviter à la mairie et récolter un maximum d’infos.

– Oh, je ne sais pas si je pourrai entrer dans l’antre de la bête, fit-elle avec une voix exagérément grave. Mark ne semble pas très au courant des
affaires de son père.

– C’est une bonne idée, approuva Maria.

– Vas-y, ma grande ! renchérit Mai.

– D’accord, je vais essayer, mais je ne vous garantis rien. Ca pourra toujours nous servir. Bon, je dois vraiment rentrer, il ne faudrait pas qu’on s’aperçoive de
mon absence.

– OK, je te ramène, annonça Juan.

– Je préfèrerais que tu restes ici, au cas où… Ethan est assez fort, pour un élitaire. Il vaut mieux que Myo et toi montiez la garde, au cas où.

– Je te raccompagne, déclara Maria. Surveillez notre nouvel invité, il va nous faire un coup tordu : c’est un raciste.

– Comme tous, ici, soupira Oceany. Bon, on y va. »

Les deux jeunes femmes se rendirent près des motos et décollèrent rapidement. Durant le trajet, elles ne parlèrent pas, mais ce n’était pas vraiment étonnant :
elles n’avaient pas beaucoup d’atomes crochus, toutes les deux. Maria arrêta l’engin devant le balcon de sa passagère et attendit qu’elle soit descendue.

« Je ne sais pas à quoi tu joues, mais tu devrais faire attention : ça pourrait se retourner contre toi.

– De quoi tu parles ?

– Tu sais très bien de quoi je parle : laisse mon frère tranquille et il ne t’arrivera rien de fâcheux.

– Ton frère ? Mais pourquoi tu me parles de lui ?

– Tu crois que j’ai pas remarqué comment tu le regardais ?

– Mais, pas du tout, je…

– Arrange-toi pour que ça ne se reproduise pas. »

Elle redémarra et partit en trombe. Ce n’était pas bon signe, il ne fallait surtout pas commencer à avoir des inimités dans le groupe. Ils étaient déjà en position
de faiblesse, par rapport à Oxford et ses sbires. S’ils n’étaient pas parfaitement soudés, ils étaient certains d’échouer. Elle éclaircirait la situation avec Juan dès le lendemain et parlerait à
Maria de leur petit différend : ça ne pouvait pas continuer.

Début / Episode précédent / Episode suivant

Episode 8

Oceany allait se coucher quand on frappa à sa porte. Elle enfila rapidement une robe de chambre et donna la permission d’entrer, ce que firent sa
mère et son beau-père. Elle appréciait beaucoup Nicholas et trouvait qu’il était le compagnon idéal pour sa mère : d’une part, il était très séduisant, avec ses cheveux blonds dans lesquels
serpentaient de fins cheveux d’argent et son visage droit. Mais par-dessus tout, il était très tendre et patient avec elle et s’occupait parfaitement de l’éducation d’Oliver.

Alyson s’approcha d’elle, posa une main sur son épaule et se mit à sourire bêtement, tandis que Nicholas lui annonça la nouvelle :

« Oceany, nous sommes heureux de te t’apprendre que nous t’avons trouvé un fiancé idéal.

– Mais je ne veux pas me fiancer, je suis trop jeune.

– Enfin, ma chérie, j’avais 22 ans quand je t’ai eu, soit quasiment ton âge, ce n’est pas trop jeune, crois-moi.

– Mais je ne me sens pas prête, moi, je…

– Attends de savoir de qui il s’agit.

– Oui, figure-toi, reprit Nicholas, que, ce soir, Mark Oxford en personne est venu me demander ta main et j’ai accepté avec joie.

– Mark ?

– N’est ce pas merveilleux ? Il est très joli garçon et vous vous entendez si bien ! Et puis, il sera maire de la ville dans un futur assez
proche et ton fils sera à son tour maire, etc. Tu dois être heureuse, non ?

– C’est pas exactement le mot que je cherchais. »

Sa mère l’étreignit affectueusement dans ses bras et repartit, toute guillerette vers son époux, ils la saluèrent tous les deux puis quittèrent la
pièce. Oceany s’écroula sur son lit et soupira : elle n’avait pas la moindre envie de se marier. D’abord, elle était trop jeune et devait accomplir sa mission avec les rebelles. Cependant,
Mark était naïf et certainement influençable et s’il devenait maire, elle pourrait améliorer les choses…mais il n’aurait pas le pouvoir avant trente ans, au moins : son père n’avait pas
soixante ans et semblait avoir une santé de fer. C’était trop long, il fallait agir avant. Par ailleurs, elle commençait à s’inquiéter sérieusement de l’attitude de sa mère : elle savait
qu’Alyson ne montrait pas sa haine envers cette ville et son système devant Nicholas, mais elle ne jouait pas la comédie, quand elle lui avait manifesté sa joie quelques minutes auparavant.
Avait-elle été conquise par cette vie facile comme tous les autres ? Non, il y avait quelque chose qui n’allait pas dans tout ça. Alyson n’avait jamais été une femme influençable, elle avait
toujours fait preuve d’une volonté à toute épreuve. Mais, à présent, elle semblait s’être abandonnée à la cause d’Oxford, comme tous les autres d’ailleurs… seuls les exclus n’étaient pas dupes,
mais pourquoi étaient-ils moins sensibles à la propagande que les autres ? Parce qu’ils n’avaient pas d’ordinateurs, télés et tous les appareils qui facilitaient la vie et qu’ils étaient si
insignifiants qu’Oxford ne s’était pas donné la peine de les séduire : s’ils se rebellaient, ils ne pourraient jamais renverser le pouvoir en place, il n’avait pas les moyens. Mais Oxford
n’avait pas imaginé qu’une élitaire allait se joindre à eux et leur fournir de quoi se battre. D’ici quelques temps, ils pourraient enfin faire entendre leur voix, dénoncer le caractère
inégalitaire de la ville. Elle imaginait déjà la réaction du Maire, il allait en faire une syncope. Mais ils avaient encore des détails à régler, tout n’était pas encore prêt. Mais, bientôt,
cette ville allait connaître la révolution.

—– 

            Ethan soupira et s’écroula sur son canapé, épuisé : il avait cru que cette
soirée ne se finirait jamais. Mais Dieu dans sa miséricorde lui avait enfin accordé le droit de se reposer.

« Ethan !  »

Dieu était donc un sacré farceur. Sa mère venait d’entrer dans le salon et semblait furieuse, mais il n’avait pas la moindre idée de ce qui avait pu
la mettre dans cet état.

« Mon passe a disparu !

– Quoi ?

– On a aussi volé mon passe durant ta réception ! Mon Dieu, c’est un comble ! Je croyais que l’entrée était rigoureusement
surveillée ! Je vais écrire à l’agence de sécurité pour qu’ils améliorent leur robot, parce qu’apparemment ils ne fonctionnent pas bien.

– Ca ne sert à rien d’écrire, cette société est régie par des machines, comme toutes les autres et les machines ne lisent pas le courrier. Tu l’as
peut-être perdu.

– Bien sûr que non ! Je ne suis pas aussi gâteuse que Mme Thornton, je sais que je l’avais mis dans mon sac. Est-ce que tu crois que c’est un de
tes invités ?  »

Il ne répondit pas immédiatement, se demandant s’il devait l’avouer ce qu’il avait découvert sur Oceany Antelwort Geller ou s’il valait mieux se
taire. Après tout, il n’avait aucune preuve et il avait peut-être commis une erreur.

« C’est certainement Bill Oxford qui a pris le tien parce que le sien n’était plus valable, ironisa-t-il. Non, bien sûr que non, ça ne peut pas
être un de nos invités, il n’y avait que l’élite.

– Tu sais, la cleptomanie, ça touche toutes les couches sociales. Qui s’est rendu aux vestiaires ?

– Et bien, si on excepte ceux qui sont allés poser leurs affaires et qui sont allés les chercher, personne. Tout le monde a pu voler ces passes,
s’ils ont bel et bien été volés, et…

– Tu doutes de ce que je te dis ?

– Non, mais…

– Tu prétends que l’on ne m’a pas volé mon passe, alors qu’il a disparu de mon sac ? Seigneur, Ethan, comment oses-tu traiter ta mère de la
sorte ?

– D’accord, on a peut-être, non, on a certainement volé ton passe, mais pour les Thornton, j’ai des doutes. Tu sais comme moi qu’elle n’a plus toute
sa tête, la pauvre femme. Quant au tien, tu l’as peut-être fait tomber en cherchant quelque chose dans ton bric-à-brac : ton sac est un vrai capharnaüm, avoue-le. J’irai faire un tour de la
salle, demain soir, pour vérifier que tu ne l’as pas perdu là-bas, et puis, je retrouverai certainement de petits objets comme des boucles d’oreilles, des papiers sans importances et
compagnie : tu sais qu’on perd toujours quelque chose dans ce genre de soirée.

– Si tu veux, mais je suis sûre que ces passes ont été volés. Bon, je retourne chez moi me coucher. Bonne nuit, Ethan. La soirée était très réussie,
si l’on excepte cette petite mésaventure, je suis fier de toi.

– Je n’aurais pas pu réussir sans toi et sans…sans Neve. C’est un travail d’équipe, en quelque sorte.

– Oui, et une équipe du tonnerre. »

Elle déposa un baiser sur la joue du jeune homme et repartit dans son appartement, qui communiquait avec celui de son fils. Il était plutôt heureux
de savoir que la soirée lui avait plu, parce que c’était uniquement pour elle qu’il avait accepté ce rituel ridicule appelé « fiançailles » et qui était, à son avis, parfaitement
inutile.

Il se rendit dans sa chambre, se déshabilla et enfila le bas de son pyjama avant de se coucher. Il n’avait jamais autant apprécié de se retrouver sur
ce matelas moelleux dans ses draps en soie bleue. Il ferma les yeux mais constata avec une certaine surprise qu’il n’arrivait pas à trouver le sommeil, parce qu’une question le tourmentait :
était-ce vraiment Oceany qui avait volé les passes ? Si ce n’était pas le cas, il risquait d’être très mal vu et le mariage entre leurs futurs enfants semblait compromis…De toute façon, il
trouvait ridicule de faire des projets à si long terme. C’était bien Neve, ça : elle ne ferait des enfants que pour satisfaire ses idées de grandeur et ça l’attristait. Ces pauvres enfants
allaient devoir se démener comme des fous pour arriver à combler les désirs de leur mère qui ne les aimerait qu’à partir du moment où ils réussiraient. Mais lui, il se moquait bien de marier ses
enfants à ceux du maire ou de la voisine, du moment qu’ils étaient heureux… Mais cette société ne privilégiait pas le bonheur individuel.

Par ailleurs, il regrettait d’avoir fini la soirée sur une mauvaise note, avec Oceany. Il appréciait la jeune femme et aurait bien aimé gagner son
amitié, mais il avait probablement tout gâché par son manque de tact …Il aurait mieux fait de se taire. Mais ce qui était fait ne pouvait se refaire et il s’arrangerait pour lui présenter
ses excuses quand il la reverrait. Sauf s’il avait la preuve qu’elle était bien la coupable, évidemment. S’il ne s’était pas trompé, il aurait la réponse dès le lendemain soir. D’ailleurs, il
avait besoin de repos : elle savait se battre et s’il était à moitié endormi, elle le mettrait au tapis en moins de deux.

Il se retourna et regarda l’heure : déjà six heures et demie. Il resterait au lit toute la journée, il n’avait rien de mieux à faire de toute
façon : Technopolis avait éliminé le travail et lui avait offert du temps libre. Il en faisait ce qu’il lui plaisait, tout était prévu pour que l’homme n’ait pas le temps de s’ennuyer et il
fallait avouer que c’était articulièrement réussi. Une société presque idéale. Presque.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Chapitre 5
 

            Oceany regarda plusieurs fois autour d’elle et bondit sur le balcon, suivie de
Juan qui avait placé la moto en mode « lévitation ». Elle essaya d’ouvrir la porte-fenêtre mais constata qu’elle était verrouillée, alors elle saisit une carte magnétique et la passa
devant le montant qui fit entendre un déclic et ils purent ouvrir la porte.  Oceany avait fabriqué elle-même son passe-partout en suivant les indications sur le web : grâce aux
perturbations magnétiques que provoquait cette carte, tous les verrous électroniques cessaient de fonctionner pendant cinq à dix secondes, largement le temps d’ouvrir n’importe quelle porte. Ils
entrèrent dans la pièce qui était à présent vide et s’avancèrent vers le vestiaire, mais avant d’y pénétrer, Juan la retint par le bras.

« Attends, je dois te parler.

– De quoi ? Je ne crois pas que ce soit le moment de parler de quoi que ce soit, il faut agir vite.

– Oui mais tu me parais préoccupée. Tout va bien ?

– Oui, oui…

– Tu peux te confier à moi, je suis ton ami.

– Je… je… je vais me fiancer.

– Hein ?

– Mark Oxford a demandé ma main à mon beau-père : on se croirait revenu au XVIème siècle ! Et puis, on est trop différents, tous les deux
et…laisse tomber.

– Ne t’en fais pas, on aura détruit le système en place avant ton mariage.

– Sans doute…on reparlera de tout ça plus tard, ce n’est pas le moment. Bon, je vais récupérer les passes et toi, tu vas monter la garde : à la
moindre alerte, tu me préviens d’accord ?

– Compte sur moi. »

Elle sourit puis se dirigea rapidement vers les vestiaires. Ils ne risquaient rien et même si quelqu’un les apercevait, ils avaient leur masque, mais
elle ne sentait pas très à l’aise, sans doute parce que c’était la première fois qu’elle évoluait ainsi dans son propre milieu. Le risque d’être reconnue était multiplié par cent, au
moins.

Elle ouvrit précautionneusement la porte et jeta un œil dans la pièce : tout semblait en ordre ; elle entra et fila vers sa cachette d’où
elle extirpa, à l’aide d’une pince à épiler l’enveloppe qui était admirablement bien dissimulée. Elle allait la glisser dans son sac quand elle perçut un mouvement derrière elle. Elle se retourna
et évita de justesse un manche à balai qui aurait dû frapper sa tête et l’assommer. Elle fit un bond sur le côté et frappa le manche qui se brisa en deux et regarda enfin son agresseur pour
constater avec surprise qu’il s’agissait d’Ethan Wadeker. Encore lui.

« Tiens donc, comme on se retrouve, fit-il. J’étais sûr que vous étiez mêlée à la disparition des trois passes.

– En fait, j’en ai volé quatre.

– Cette fois, vous ne m’échapperez pas. »

Elle recula légèrement, prête à lui sauter dessus au moindre geste, mais il avait tout prévu. Il n’aurait pas pu gagner à la régulière, il avait donc
du trouver un moyen de la désavantager et il n’avait rien trouvé de mieux que d’accrocher un filet au plafond, retenu par une corde qu’il tenait dans la main. Il bougea légèrement, la faisant
reculer et, dès qu’elle fut sur le filet, lâcha la corde. Elle réagit au quart de tour et sauta sur le côté mais pas assez rapidement et ses pieds s’emmêlèrent au piège, la faisant chuter. Il se
jeta sur elle et lui arracha son masque ayant la confirmation de ce qu’il avait pensé : il s’agissait bien d’Oceany Antelwort.

« J’en étais sûr, je savais que c’était vous.

– Et alors, qu’est ce que vous y gagnez ? Personne ne vous croira si vous racontez ça.

– Et comment vous expliquerez votre présence ici, ce soir ?

– Je n’aurai pas à me justifier. »

Elle se mit à crier étonnement fort, ce qui le fit reculer. Il la regarda, médusé, se demandant ce qu’elle cherchait à faire et n’entendit pas Juan
arriver par derrière. Le latino lui administra un magnifique cou sur la nuque, ce qui assomma immédiatement le jeune homme, qui s’écroula lourdement sur le sol. Oceany se débarrassa du filet et
rejoignit son complice.

« Bien joué. Faut pas traîner ici, on a pu m’entendre. Qu’est-ce qu’on fait de lui ?

– On le tue ?

– Non, il ne faut pas qu’ils sachent qu’on peut accéder aux sommets. On l’embarque.

– Pourquoi ne pas le laisser ici ?

– Il sait qui je suis, c’est trop risqué ; quand on s’inquiétera de sa disparition, je m’arrangerai pour rappeler qu’il aime bien se promener
dans les bas étages. Bon, ne traînons pas, il ne vaut mieux pas se faire attraper. »

Début / Episode précédent / Episode suivant

Episode 7

Chapitre 4

            Ethan regarda son interlocutrice, ne sachant trop ce qu’elle pensait : elle
avait dit sa dernière réplique sur un drôle de ton. Elle tourna la tête et leur regard se croisèrent, de jolis yeux gris, ce qui était assez rare…Soudain, un flash traversa sa mémoire et il revit
la voleuse lorsqu’il l’avait agrippé…des yeux gris, des cheveux cuivrés, des traits fins…il n’arrivait pas à le croire. Se pourrait-il que sa voleuse ne soit autre qu’Oceany Antelwort
Geller ? Elle pencha légèrement la tête, d’un air inquiet.

« Ca ne va pas ? Vous êtes tout pâle, tout à coup.

– Si, ça va très bien, c’est juste que…rien. »

Il regarda derrière elle et feignit d’admirer la vue, cherchant à ne pas se trahir. Si elle découvrait qu’il savait, elle pourrait faire appel à ses
complices et ils viendraient peut-être le kidnapper, perspective qui lui glaçait le sang… même si, grâce à ça, il pouvait échapper à ses fiançailles.

L’orchestre entama un air de salsa et il eut brusquement envie de danser, mais Neve ne pouvait pas se déhancher dans son horrible robe…il se dit
alors qu’il pourrait inviter Oceany. Après tout, il valait mieux être dans ses bonnes grâces.

« Vous dansez ?

– Oh, je ne sais pas, je ne suis pas très douée, et…

– On ne refuse jamais rien au fiancé.

– Dans ce cas, c’est d’accord : allons danser. »

Il lui prit la main et l’entraîna vers la piste où se déhanchaient quelques couples. La plupart des femmes portaient des robes qui interdisaient ce
genre d’exercice, quant aux hommes, la plupart étaient trop âgés. Il constata avec joie qu’Oceany dansait beaucoup mieux qu’elle ne le prétendait et bougeait parfaitement en rythme. Etant
lui-même assez bon dans cet exercice, ils éclipsèrent rapidement les autres couples qui s’arrêtèrent pour les regarder d’un air curieux et amusé. Pendant un instant, Ethan oublia qu’il était en
train de danser avec une criminelle et prit un réel plaisir. A la fin, il la renversa et tout le monde applaudit, charmé. Quand elle se redressa, leur visage se rapprochèrent et leur regard se
rencontrèrent et il eut la fugitive impression qu’il avait réussi à la dompter, mes ses yeux reprirent vite cet éclat sauvage, qui lui indiqua qu’il n’avait aucune emprise sur elle. Dommage, il
l’appréciait beaucoup et aurait bien aimé en faire son amie, mais avec ce qu’il savait, ce n’était pas possible.

Il lui baisa la main pour la remercier et l’orchestre entama un slow. Mark s’approcha d’elle pour l’inviter à danser, proposition qu’elle accepta
avec joie, tandis que lui se retrouva avec sa propre fiancée. Il craignit pendant un instant une scène : elle allait certainement lui reprocher son attitude etc. mais, au contraire, elle
était ravie.

« Tu sais ce que j’ai entendu dire, ce soir ? Et bien, il paraîtrait que Mark Oxford et Oceany Antelwort Geller pourraient se fiancer
prochainement ! Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ?

– Que tu vas pouvoir ressortir ta robe à leurs fiançailles.

– Mais non, idiot : nous allons marier un de nos enfants à l’un des leurs : cette union va faire de notre enfant une des personnes les plus
importantes de Technopolis, peut-être même le futur maire !

– Pauvre Oliver, il vient de perdre sa fiancée…

– Ce que tu peux être agaçant, par moment ! Enfin, puisque tu as l’air de bien t’entendre avec Oceany, nous avons toutes nos
chances.

– Mais enfin, tu parles de choses qui ne sont pas certaines, tu tires toujours des plans sur la comète ! Rien ne dit qu’ils vont vraiment se
fiancer et même si c’était le cas, ils n’ont pas encore d’enfants…tu imagines que tu parles d’événements qui ne se passeront pas avant une vingtaine d’années ? La vie est pleine d’imprévus,
on ne sait pas ce qu’il va se passer.

– Tu es d’un pessimisme ! Je cherche ce qu’il y a de mieux pour nos enfants, c’est tout. »

Il soupira mais ne répliqua pas : les conversations tournaient toujours en rond avec elle, il ne valait mieux pas insister. Il jeta un œil
vers le couple de futurs fiancés en question et dut avouer qu’ils avaient l’air plutôt bien, ensemble. Ils avaient de la chance : eux, au moins, ils pourraient peut-être épouser quelqu’un
qui leur convenait vraiment, au lieu de subir une union qui les rendrait malheureux. Oceany croisa son regard et lui fit un étrange sourire qu’il ne sut pas trop interpréter. Elle pouvait
très bien lui témoigner son amitié, se moquer de la robe de Neve ou encore lui faire savoir qu’elle savait qu’il l’avait reconnue et qu’il allait bientôt passer un mauvais, un très mauvais
moment. Il resta un instant perplexe puis sourit à son tour, par politesse. Après tout, comment aurait-elle pu deviner qu’il connaissait ses activités nocturnes ? C’était quasiment
impossible.

—–    

            Oceany détourna le regard et leva à nouveaux les yeux pour admirer la grande
fresque au-dessus de sa tête, mais elle n’y fit pas vraiment attention, perdue dans ses pensées : l’avait-il reconnue ? Son comportement ne laissait entrevoir rien de tel, mais on ne
pouvait jamais savoir ce qu’il se passait dans la tête des autres. S’il savait qui elle était et que quelqu’un s’apercevait de la disparition des passes avant la fin de la soirée, elle risquait
de passer au mauvais moment.

« Elle est superbe, n’est ce pas ? déclara Mark.

– Pardon ?

– Cette fresque, elle est tout simplement magnifique. Mon père adore les artistes de la Renaissance et cherche à leur rendre hommage dans la moindre
de ses œuvres : par exemple, les piliers, qui représentent les anges, se sont inspirés de la Vénus de Botticelli et puis cette fresque, au-dessus de notre tête, parfaite reproduction de
l’originale.

– Ca compensera la perte de la vraie, détruite pendant la guerre, ainsi que la plupart des œuvres des peintres si chers à votre père. Mais comment
ont-ils fait pour créer une copie aussi fidèle simplement de mémoire ?

– Mon père a tout un tas d’ouvrages sur la question.

– Oh, vraiment ? Ce n’est pas très courant d’avoir des livres chez soi, dans cette ville. 

– A quoi ça servirait ? C’est dépassé, tout ça ! Avec notre ordinateur, nous pouvons accéder à une quantité de savoir extraordinaire et
puis, nous n’avons plus besoin de lire : les émissions télévisées nous expliquent tout.

– Oui, c’est vrai. Tiens, voici votre oncle, là-bas.

– Mon oncle ?

– Bryan, le frère de votre mère.

– Ce n’est pas le frère de ma mère mais celui de Kelly. En fait, c’est son demi-frère.

– Oh, je vois. »

Ils avaient vraiment de drôles de mœurs dans cette famille. Finalement, Kelly n’était pas aussi écervelée qu’elle ne l’avait pensé, bien au
contraire, elle était même très rusée. Peut-être même faisait-elle partie de la poignée de dirigeants de la ville et si elle avait une influence assez forte sur Oxford, elle devenait même la
personne la plus puissante de la ville, donc la plus dangereuse. Dans ce cas, elle avait eu de la chance de l’avoir surprise en charmante compagnie : si Kelly s’attaquait à elle, en retour,
elle raconterait tout à Oxford et la jolie blonde serait bannie. Voilà qui était intéressant.

—–

            Ethan s’assit sur une chaise et se frotta les yeux. La fatigue commençait à se
faire plus lourde et il avait hâte de rentrer chez lui, mais les gens ne semblaient pas décidés à partir. Enfin, au bout d’un moment, il vit M et Mme Thornton prendre leur affaire dans le
vestiaire et se diriger vers la porte. Il se leva afin de les saluer, quand la femme se mit à crier :

« Mon passe a disparu ! On m’a volé mon passe !

– Tais-toi, Margaret, tu as dû le faire tomber.

– Mais non, le tien aussi a disparu.

– Attendez ici, dit Ethan, je vais voir dans le vestiaire s’ils ne sont pas tombés de votre sac. »

Il se précipita vers la salle en question et jeta un rapide coup d’œil au sol, mais il savait qu’il ne les y trouverait pas. Il avait d’ores et déjà
une petite idée sur l’identité du voleur : Oceany. Il regarda la centaine de sacs posés les uns à côté des autres et tenta de trouver celui de la jeune femme. Au bout du vingtième, environ,
il poussa un soupir de soulagement : il avait dans sa main la carte d’identité de la voleuse. Il regarda dans le sac mais fut étonné de ne découvrir qu’un seul passe, celui
d’Oceany.

« Je peux savoir ce que vous cherchez dans mon sac ?  »

Il se retourna et la vit plantée à quelques mètres de lui, les mains sur les hanches, l’air furieux.

« Je…heu…je vérifiais que votre passe y était : deux ont disparu.

– Oui, j’ai entendu, mais ce n’est pas vraiment étonnant de la part de cette pauvre Mme Thornton, elle est un peu gâteuse.

– Oui, mais je ne crois pas que ce soit l’explication. Je pense que quelqu’un a pris ces passes, n’est ce pas ?

– Seriez-vous en train de suggérer que c’est moi, la voleuse ? Pensez-vous vraiment que j’ai l’air d’une délinquante ?

– Entre l’être et le paraître, il y a une grande différence.

– Je ne les ai pas volés : d’ailleurs, vous avez pu constater qu’ils n’étaient pas dans mon sac. »

Elle lui prit l’objet des mains et lui jeta un regard mauvais avant de retourner dans la salle. Il soupira et décida de refaire une rapide inspection
de la pièce, mais il ne trouva pas le moindre passe. Où les avait-elle mis ? Peut-être les avait-elle donné à un complice qui était tranquillement reparti ? Non, personne n’aurait pu
rentrer ici sans être muni d’une invitation : elle avait dû les cacher par-là. Il allait les récupérer, il devait bien ça à ses invités.

Il retourna auprès des Thornton et leur expliqua qu’il n’avait rien trouvé mais ils les avaient certainement oubliés chez eux. La salle commença à se
vider peu à peu, chacun rentrant chez lui et Ethan n’en fut pas fâché : il tombait de fatigue et l’épisode du sac l’avait énervé. Il savait que c’était elle, il l’avait reconnue, mais elle
avait nié et l’avait fait passer pour un idiot, il n’aimait pas ça. Mais elle ne perdait rien pour attendre.

Début / Episode précédent / Episode suivant

Episode 6

Ethan serra une dizaine de mains avant d’arriver devant Bill Oxford. Il était vraiment impressionné par cet homme qui avait conçu cette ville et la dirigeait de main de maître.
Après tout, on ne pouvait pas lui imputer la responsabilité de ce qu’il se passait chez les exclus : lors du recensement, on avait fait des erreurs de calcul et il n’y était pour
rien.

Bill l’aperçut et lui sourit, ce qui lui fit battre le cœur : c’était la première fois de sa vie que quelqu’un d’aussi important faisait attention à lui et lorsqu’il lui serra
la main, il ne put s’empêcher d’afficher un sourire idiot.

« Oh, Bill, regarde, c’est Nicholas Geller, là-bas, remarqua Kelly. Allons le saluer. Excusez-nous. »

Elle entraîna son époux vers le général, plantant là tous ceux qui avaient voulu saluer leur maire bien aimé. Neve lui attrapa le bras et l’entraîna à l’écart.

« Je peux savoir où tu étais ? Ce sont nos fiançailles et tu dois être avec moi pour accueillir les gens : j’ai l’air de quoi, moi, toute seule ?  »

Il soupira et la suivit pendant une bonne demi-heure parmi les divers groupes, ce qui l’ennuyait au possible : il n’était pas très doué pour les mondanités. A un moment, il
aperçut Oceany Antelwort            Geller en pleine conversation avec Mark Oxford. Elle était plutôt jolie, même si on ne pouvait pas dire
qu’elle appartenait aux canons de beautéen vigueur, contrairement à Kelly Oxford, notamment. Elle était plus petite et plus musclée, ce qui était plutôt étonnant pour une élitaire : en
général, elles ne faisaient pas de sport, hormis de l’équitation ou le tennis. Elle lui rappelait  vaguement quelqu’un, mais il ne voyait pas qui. Il continua de l’observer, étudiant
minutieusement chacun de ses traits.

« Ethan ! On t’a posé une question, annonça Neve, légèrement agacée.

– Pardon ?
– M Leighton t’a demandé si tu jouais encore au tennis.

– Oh, excusez-moi, je regardais pour voir si tout allait bien…Hum, je n’ai pas joué depuis très longtemps, il faudrait que je m’y remette. »

Les autres repartirent dans leur conversation et il fit semblant de les écouter en hochant la tête de temps en temps, histoire de manifester un quelconque intérêt à ce que disaient
ses invités. Mais le récit des exploits sportifs de Leighton n’était pas vraiment passionnant.

—–

            Oceany jeta un coup d’œil discret en direction de la grande horloge qui produisait un véritable spectacle
aquatique. A chaque seconde, un plateau descendait, faisant basculer un plan incliné, faisant tomber de l’eau dans un circuit…mais ce n’était pas ce qui l’intéressait, elle voulait juste savoir
quelle heure il était. Mark Oxford ne semblait pas vouloir la lâcher et elle craignait de ne pas pouvoir s’introduire dans les vestiaires pour subtiliser quelques passes. Cependant, elle s’en
voulait un peu de se conduire ainsi : Mark était un garçon charmant, même s’il était très naïf. Il ne se rendait pas compte que son père n’était pas le gentil démocrate qu’il prétendait être
et se foutait totalement de la vie de ses concitoyens, du moment qu’il pouvait en faire ce qu’il voulait. Ils discutèrent pendant près de trois-quarts d’heure sur des sujets qu’elle jugeait
futiles, mais qui correspondaient tout à fait à ce genre de soirées et à ceux qui les fréquentaient. Etait-elle si différente des autres ? Soudain, Kelly vint les interrompre, ce qui la
surprit : elle était persuadée que la jeune femme se moquait éperdument de son beau-fils et ne pensait qu’au fantastique pouvoir de son époux.

« Ah, te voilà, Mark, ton père et moi nous demandions où tu étais passé. Je ne connais pas ta jeune amie, tu fais les présentations.

– Oui : Oceany Antelwort Geller, voici ma belle-mère, Kelly Oxford.

– Oh, mais oui, vous êtes la petite Antelwort, je me souviens de vous, maintenant. »

« Elle se souvient plutôt de mon nom »pensa la jeune fille en réprimant un sourire moqueur.

« Oh, Mark, il faudrait que tu ailles voir ton père, il voudrait te présenter à des gens.

– D’accord. A plus tard, Oceany. »

Il lui baisa galamment la main, puis partit en compagnie de sa belle-mère. Elle s’avança jusqu’au buffet et se servit un verre de punch et s’en renversa discrètement sur son
gant. 

« Oh non, je me suis tachée ! se plaignit-elle à une femme qui était à côté d’elle. Ce que je peux être maladroite.

– Oh, je sais comment faire pour…

– Ne vous en faites pas, j’en ai d’autres dans mon sac qui est au vestiaire, je vais les chercher, mais c’est très gentil à vous de vouloir m’aider.

– C’est naturel. Je suis la mère du fiancé et je veux que cette fête soit réussie pour tout le monde sans exception.

– Et bien, vous avez réussi : cette soirée est vraiment très bien. »

Mme Wadeker sourit et allait commencer à discuter sur sa fête, mais Oceany lui montra son gant avec un sourire d’excuse, puis se dirigea vers les vestiaires. A présent, elle avait
une excellente excuse pour s’y rendre et si des gens se plaignaient de vol, elle pourrait aisément expliquer pourquoi elle y était entrée et Mme Wadeker la soutiendrait. Parfait.

Elle allait entrer dans la pièce quand la porte glissa brusquement et elle entra en collision avec quelqu’un. Elle recula légèrement et s’aperçut qu’il s’agissait de Bryan Masson,
le beau-frère d’Oxford qui semblait assez ennuyé d’avoir été surpris.

« Excusez-moi »marmonna-t-il en filant rapidement. Elle le suivit un instant du regard, puis haussa les épaules : ce type était bizarre, mais elle n’avait pas le
temps de chercher pourquoi. D’ailleurs dès qu’elle entra dans la pièce, elle comprit tout : Kelly était en train d’arranger sa robe et son rouge à lèvres avait bavé. Elle ouvrit de grands yeux
horrifiés quand elle vit Oceany et rougit violemment.

« Qu’est ce que vous faites ici ? demanda-t-elle.

– J’ai taché mon gant, je viens en prendre un autre : je sors toujours avec deux paires de gants blancs, en cas d’accident. Et vous ?

– Je…euh….je…

– Vous veniez remettre votre rouge à lèvres : le vôtre a bavé. Ne vous inquiétez pas, je ne dirai rien, mais y a des endroits plus discrets pour faire ça. »

Kelly devint cramoisie et la fusilla du regard avant de sortir. Oceany attendit un instant, puis dès qu’elle fut sûre que Kelly était partie, elle plongea la main dans le sac à
côté du sien et chipa deux passes. Elle adorait les maris qui confiaient tout à leur femme. Elle répéta l’opération d’à côté et en récupéra un troisième. Elle continua son inquisition, un peu
plus loin et en trouva deux autres mais elle n’en prit qu’un : il ne valait mieux pas trop en prendre et se faire pincer. Ensuite, elle les glissa dans une enveloppe qu’elle dissimula
derrière l’un des piliers de la salle, en prenant soin de les dissimuler parfaitement. Si quelqu’un s’apercevait avant la fin de la soirée que son précieux bout de plastique avait été volé et
qu’on fouillait tous les sacs, elle ne risquerait rien. Elle viendrait les récupérer plus tard. Avec ses acolytes, ils étaient devenus des maîtres dans l’art d’entrer par infraction dans
n’importe quel lieu.

Elle ressortit du vestiaire avec ses nouveaux gants et se rendit sur le balcon, pour prendre un peu l’air : la salle était surchauffée. Elle leva les yeux au ciel mais ne vit
aucune étoiles car la bulle de verre réfléchissait la lumière et empêchait de voir. Elle sentit une main se poser sur son épaule, mais elle n’eut pas besoin de se retourner pour savoir de qui il
s’agissait, car elle l’avait reconnue. C’était sa mère.

« Qu’est ce que tu fais ici, ma chérie ?
– J’essaie de voir les étoiles, mais c’est impossible.
– Oui, je sais, dit-elle, une pointe de regret dans la voix.

– Tu te souviens comment c’était avant ? Quand, le soir, on s’asseyait avec papa dans le jardin pour voir les étoiles et essayer d’oublier la guerre…et après, dans le camp,
quand Jimmy nous parlait des constellations et nous racontait des histoires sur la mythologie. On pourra plus jamais vivre ça.

– J’en suis consciente. Je n’aime pas beaucoup cette ville, mais que veux-tu y faire ? Nous avons de la chance, nous faisons partie du bon côté, penses-y. Et puis, si tu veux
regarder les étoiles, tu peux le faire avec ton ordinateur et…

– Ce n’est pas pareil, tu le sais bien, et puis…pourquoi on ne peut pas sortir de cette ville, tu peux m’expliquer ? On est enfermés.

– C’est pour notre bien, pour nous protéger. De toute façon, il n’y a plus rien dehors, pourquoi sortir ? Nous sommes mieux ici. »

Oceany fronça les sourcils. Sa mère n’avait jamais été aussi tendre avec Technopolis, elle haïssait tellement cette ville…qu’est ce qu’il lui arrivait ? Peut-être
commençait-elle à vieillir et à perdre sa volonté, comme les autres. Après tout, l’endoctrinement avait toujours été le point fort des dictateurs et Oxford semblait particulièrement habile dans
cet exercice.

« Qu’est ce qu’il t’arrive, maman ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Tu hais cette ville plus que tout, pourquoi tu la défends, tout à coup ?

– Je ne la hais pas, tu exagères. Je m’habitue, c’est tout. Viens, rentrons : le bal a déjà commencé. »

Oceany regarda sa mère rentrer dans la salle et soupira. Même elle s’était laissée séduire par les avantages que lui offrait Technopolis, qui serait le prochain à céder ?
Elle, peut-être. Après tout, pourquoi lutter alors que ce serait si facile de se fondre dans le moule et de laisser les autres se débrouiller seuls. Mais elle ne devait pas abandonner, trop de
gens comptaient sur elle, en particulier Mai, elle n’avait pas le droit de la laisser tomber. Elle se pencha légèrement et tenta d’apercevoir le rez-de-chaussée, mais c’était impossible :
ils étaient trop haut et les enchevêtrements des lignes de monorail semblaient tisser une protection opaque.

« Ne vous penchez pas trop, vous risqueriez de tomber. »

Elle se retourna vivement et vit Ethan près d’elle : qu’est ce qu’il pouvait bien faire ici ? Il devrait être en train de danser avec sa fiancée.

« Vous n’êtes pas en train de danser avec Neve ? demanda-t-elle, pour faire la conversation.

– Non, elle ne peut pas trop danser avec sa robe meringue. »

Elle ne put s’empêcher de rire, mais plaça rapidement une main devant sa bouche : elle avait peur de s’être montrée incorrecte. Après tout, il était le fiancé de la demoiselle
en question. Ethan se rapprocha d’elle et regarda le vide à son tour, avant de reprendre la parole.

« Vous pouvez rire, si ça vous amuse. Pour ma part, je trouve cette robe ignoble.

– Vous n’avez pas l’air d’aimer votre fiancée.
– Vous êtes perspicace.

– Non, simplement observatrice. Voilà à quoi nous sommes condamnés, à épouser des gens de notre condition que nous n’aimons pas. Les autres nous envient, mais s’ils
savaient…

– Qu’est ce que vous faites ici ?
– Vous m’avez invitée.
– Non, je voulais dire : sur ce balcon.

– Je regardais le ciel : on ne voit plus les étoiles, ça me manque. Pas vous ?

– Je préfère ne pas y penser, et puis, je me dis que ce que nous avons perdu est compensé par ce que nous avons gagné.

– Qu’est ce que nous avons gagné ?

– La liberté, voyons : l’homme avait toujours été prisonnier de l’argent, depuis toujours, nous avons enfin réussi à nous en libérer…Tous ces soucis en moins, c’est si
génial ! Nous pouvons avoir tout ce que nous voulons sur simple commande. Et puis, nous avons gagné la paix aussi. Tous les survivants ou presque sont dans cette ville, heureux.

– Sauf que la moitié d’entre eux sont des esclaves.
– S’ils ne nous avaient pas déclaré la guerre, ils…

– Les chinois ne nous ont pas déclaré la guerre, c’est nous qui les avons attaqués, révisez votre histoire.

– Oui, mais c’était pour sauver ce qu’il restait d’indiens. Ils ont perdu, ils doivent payer, maintenant. Mais avouez que cette société est presque parfaite, non ?

Episode 5

Ethan ouvrit les yeux et s’étira longuement avant de se rendre à la salle de bain. Il se mira dans le miroir et constata avec amertume qu’il avait un
gros bleu sur le ventre, souvenir de la petite peste qui l’avait agressé …quelle sauvage, cette fille, on n’avait pas idée d’être aussi violent. Il se rasa et alla à la cuisine pour prendre son
petit déjeuner, mais il remarqua que la porte du salon était ouverte. Il fronça les yeux : il était certain de l’avoir fermé, la veille. Et si l’un des exclus s’était introduit chez
lui ? Il attrapa un club de golf qui traînait dans l’entrée et jeta un œil rapide, tentant de se dissimuler derrière le chambranle de la porte, mais ne vit personne. Il la poussa avec
précaution et entra dans la pièce, mais elle était vide. Devenait-il paranoïaque ? Il baissa sa garde et soupira de soulagement, mais, soudain, il entendit un craquement derrière lui,
il se retourna vivement en brandissant son club et en poussant un cri d’attaque, mais il s’arrêta net quand il vit que c’était sa mère, qui hurlait encore plus fort que lui.

« Bon sang, Ethan ! Mais qu’est ce qu’il te prend, je peux savoir ?

– Maman ! Je croyais que c’était…quelqu’un d’autre.

– Je peux savoir qui tu accueilles avec une canne de golf ?

– Non, je croyais que c’était les types qui m’avaient volé mon passe qui étaient…hum…entrés par effraction.

– En voilà une idée ! Si tu n’étais pas allé te balader par là-bas, toi aussi : mais qu’est ce qu’il t’a pris ?

– Je voulais profiter de ma dernière nuit de célibataire pour découcher, voilà. Tu comprends, à partir de ce soir, je serai fiancé et aurai des
obligations envers Neve et…j’avais besoin de prendre l’air une dernière fois sans avoir à me justifier, mais c’est totalement raté.

– C’est une femme, c’est ça ? Tu es allé voir une femme faisant partie des exclus ? Mais quelle honte !

– Mais non, c’est pas ça, maman. Je marchais et je n’ai pas fait attention à l’endroit où je me trouvais.

– Mais tu es blessé, fit-elle en désignant son bleu. Ca te fait mal ?

– Non, ça va.
– Et si j’appuie ?

– Aïe ! Bien sûr que oui, c’est un bleu, voyons ! Faut pas appuyer dessus ! Mais c’est pas grave, ça va passer. Au fait, qu’est ce que
tu viens faire ici ?

– Je voulais vérifier que tu allais bien, après ce qu’il s’est passé hier soir…tu dois être en forme pour ce soir, ce sont tes
fiançailles.

– Oui, je sais, mais ça ira. Déjà, je ne serai pas torse nu, donc on ne verra pas mon hématome et je ne parlerai de cette histoire à personne, je me
sens bien assez humilié comme ça. Et puis, je n’ai pas besoin d’avoir la super forme pour sourire et serrer la main à des gens en les remerciant d’être venus. Quant à l’animation, Neve s’en
chargera très bien : elle sera ravie d’être le centre de l’attention générale.

– Essaie au moins de faire semblant d’être content.

– Mais je cache ma joie, chère maman. Rien ne pouvait me faire plus plaisir que d’épouser cette charmante femme qui a autant d’esprit qu’un
oiseau.

– Je sais que tu n’apprécies pas beaucoup Neve pour le moment, mais je suis certaine que dès que tu la connaîtras mieux, tu l’aimeras, tu
verras.

– Même toi, tu ne la supportes plus et pourtant, tu es un modèle de patience…cette fille est un vrai tyran et je vais détester les nombreuses années
qui me séparent du repos éternel.

– A ton âge, on ne devrait pas avoir ce genre d’idée : tu n’as que 30 ans, tu as la vie devant toi, et puis, je suis certaine qu’elle va
changer : je te parie tout ce que tu veux que dès qu’elle sera maman, elle va devenir plus raisonnable, ça va lui mettre du plomb dans la cervelle. 

– Espérons que tu aies raison. »

Il soupira et s’écroula sur le canapé : dans quelques heures, son destin serait scellé à celui d’une femme exécrable et rien ne pourrait changer
ça, sauf un cataclysme et rien de tel n’était prévu. Mais il y avait sa mère, elle tenait à ce qu’il soit marié avec une femme qui prendrait soin de lui avant de trépasser. Même si elle était
dans la fleur de l’âge, elle avait une santé fragile et elle pouvait très bien attraper une grave maladie à tout moment. Il souhaitait évidemment que ça n’arrive pas, il l’aimait tellement, mais
la vie ne se déroule jamais comme on voudrait et ce soir, contre son gré, il se fiancerait à sa harpie.

 
 
 
 
 
Chapitre 3
 

            Alyson attrapa le bras de sa fille et entra en même temps qu’elle dans la
magnifique salle de réception de Technopolis, aux parois en verre qui permettaient d’embrasser la ville d’un seul coup d’œil. Les colonnes, en verre également, étaient sculptées de telle sorte
qu’elles réfléchissaient la lumière en la décomposant, créant de magnifiques spectres lumineux. Le robot placé à l’entrée prit leur invitation et les annonça, ce qui interpella Neve Woodart
qui se précipita à leur rencontre.  

« Nicholas, Alyson ! Je suis ravie de vous voir ici ! Oh, c’est la petite Oceany ? Mais elle est devenue une jeune femme
superbe ! Et voici Oliver : qu’il est mignon !  »

Elle continua de babiller pendant cinq minutes, leur parlant comme s’ils étaient de vieilles connaissances alors qu’ils n’avaient jamais discuté
ensemble. Oceany détestait ce genre de femmes qui ne pensaient qu’à côtoyer les personnes les plus en vues du moment, mais s’ils tombaient en disgrâce, elle leur passerait devant en les ignorant
totalement.

Tandis que la future fiancée discutait avec sa mère et son beau-père, Oceany prit son petit frère par la main et l’entraîna vers la piste de danse
au-dessus de laquelle se trouvait une copie de la fresque de la chapelle Sixtine ; il fallait avouer que cette salle était magnifique, mais tout ce luxe la rendait toujours mal à
l’aise.

« Oceany, je peux aller jouer avec les enfants, là-bas ?

– Oui, bien sûr, mais tu ne fais pas de bêtises, d’accord ?  »

Le petit garçon hocha la tête et galopa vers les autres enfants pour s’amuser avec eux ; il avait exactement les mêmes cheveux blonds que sa
mère et avait un visage d’ange qui faisait craquer tout le monde, y compris sa grande sœur qui voulait le meilleur pour lui.

Elle releva la tête, fascinée par la fresque : elle était reproduite avec un réalisme déconcertant, on aurait pu croire que Michel Ange lui-même
était venu ici décorer la salle. Soudain, elle sentit une présence à ses côtés et une coupe de champagne apparut devant son nez, ce qui la fit sursauter. Elle se retourna et se retrouva face à
Ethan Wadeker, en personne. Elle se sentit mal à l’aise et eut peur d’être reconnue, mais n’en laissa rien paraître. Après tout, elle était masquée quand elle lui avait volé son passe, il ne la
reconnaîtrait sans doute pas.

« Tenez, mademoiselle, goûtez-moi ça, il est excellent.

– Oh, je ne bois pas.

– On ne refuse jamais rien au fiancé. Je suis Ethan Wadeker.

– Oceany Antelwort Geller.

– Je vous croyais plus jeune : vous êtes une vraie femme, à présent.

– C’est exactement ce qu’a dit votre fiancée : vous faites bien la paire.

– Ah, Neve a dit ça ?  »

Il paraissait vexé par ce qu’elle venait de dire et elle comprit qu’il n’appréciait pas vraiment sa future femme… Mais il fallait épouser une
femme de l’élite et, apparemment, il n’avait pas eu le choix. Il ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose quand il fut interrompu par la puissante voix du robot de l’entrée qui annonça
l’arrivée de Bill Oxford, le maire de la ville. Neve abandonna instantanément les Geller pour se jeter au cou du maire qui la regarda froidement ; avec ses yeux bleus très clairs et son
visage émacié, couronné de cheveux gris, il semblait incapable du moindre sentiment et ferait un parfait dictateur. Ce qu’il était d’ailleurs, mais peu de gens de l’élite en avaient conscience,
trop heureux de pouvoir s’amuser sans travailler : « donnez-leur du pain et des jeux »…Oxford aurait fait un parfait César. A ses côtés se trouvait une créature blonde aux
mensurations remarquables, le type même d’écervelées fascinées par le pouvoir, vêtue d’une robe incroyablement décolletée devant et échancrée derrière : il s’agissait de sa seconde épouse
Kelly. Puis derrière arrivèrent deux hommes : l’un d’eux était Mark, le fils de Bill, un beau brun aux yeux noirs qui ressemblait, à ce qu’elle avait pu entendre, à sa défunte mère. L’autre,
un type d’origine latine, était un parfait inconnu et elle se demanda qui il était mais elle eut vite la réponse, puisque le robot refit son annonce en incluant Kelly, Mark et l’inconnu, cette
fois-ci.

« M Bill Oxford, maire de Technopolis, son épouse Kelly, son fils Mark et son beau-frère Bryan Masson. »

Son beau-frère ? Certainement le frère de sa première épouse car le Bryan en question ne ressemblait absolument pas à Kelly. Ethan se dirigea
immédiatement vers les nouveaux venus, la délaissant, ce qui ne la dérangeait pas vraiment, au contraire… En tout cas, il ne l’avait pas reconnu.

Début / Episode précédent / Episode suivant