Cynisme et marketing : Banksy, coupable ou victime ?

Je suis perplexe. C’est pas la première fois sur le cas Banksy, on ne va pas se mentir. Cette personne (ou ces personnes je dirais mais tel n’est pas le débat), c’est un énorme point d’interrogation pour moi, je n’arrive pas à décider si c’est un génie… de l’anticapitalisme ou du marketing. Cynisme outrancier ou tentative de dénonciation foirée ? Je sais pas et quand je me perds en conjectures, qu’est-ce que je fais ? Bah, j’écris un article.

Banksy, exposition à Amsterdam

Alors pour refaire très rapidement mon “histoire” avec Banksy, je citerais deux “rencontres”, une plutôt positive et l’autre un peu moins. La première est le documentaire “Faites le mur” mixant petit reportage sur les grands noms du street art et petite arnaque posée de l’ami.e Banksy qui mettait en scène “Mister Brainwash”, un artiste monté de toute pièce grâce à la magie du marketing. Documentaire que j’avais bien aimé parce qu’il m’avait donné matière à réflexion… et que c’est lors du générique de ce petit documentaire (ou documenteur) que nous nous sommes embrassés la première fois avec Victor. Voilà, petit instant neuneu, savourez bien. Et puis il y a eu cette expo à Amsterdam dans un minuscule musée d’art contemporain qui nous avait un peu interpellés avec Victor en mode “mais en fait, est-ce que ces oeuvres ont vraiment vocation à être exposées dans un musée ? » Surtout que l’expo n’était pas très intéressante en soi.

Banksy, exposition à Amsterdam

Et voici donc cette histoire de ventes aux enchères. Pour les trois du fond qui rentreraient de vacances en mode déconnexion numérique (je vous envie) et passeraient sur ce blog avant tout autre réseau ou site (donc ça ne concerne vraiment personne en fait mais passons), il y a eu la semaine dernière une vente d’un tableau de Banksy aux enchères et à peine la vente fut-elle adjugée que le tableau a commencé à s’autodétruire. Sur le coup, j’ai montré ça à Victor, enthousiaste, en mode “putain, c’est génial, il a encore niqué le game !”. Et puis rapidement le doute. Pas sur le “mais comment iel a fait, était-iel dans la salle ? Sotheby’s était complice ?” parce que je vous avoue que je n’ai pas grand chose à dire sur cette partie-là vu que j’en sais rien. Qu’iel ait intégré une déchiqueteuse dans le tableau ne m’interpelle pas particulièrement… qu’elle marche 10 ans plus tard par contre

Destruction d'un tableau de Banksy en pleine vente aux enchères

Et là, soudain, on patauge en plein cynisme. Non seulement le tableau déchiqueté a pris d’autant plus de valeur, ce qui fait totalement perdre la dimension symbolique de sa destruction mais surtout, le marketing a récupéré direct cet événement, le transformant en mème. Toutes les marques ont détourné la scène pour en faire un objet de promotion et voilà-t-il pas qu’on nous sort même des t-shirt déchirés pour rappeler ce coup d’éclat. Et là, je face de palme option creusement de ma ride du lion. Est-ce que tout cela a dépassé Banksy ou est-ce qu’iel savait très bien ce qu’iel faisait au moment où iel le faisait ? Après tout, si on reprend faites le mur, iel mettait précisément en scène un personnage qui se sert du marketing pour faire son beurre sur le marché de l’art.

Détournement de la destruction de l'oeuvre de Banksy par McDo

Et ça m’agace. Profondément. J’ai toujours une certaine méfiance vis à vis de ce que l’on appelle l’art. Traitez-moi de snob si vous voulez mais à partir du moment où le marketing où s’en mêle, toute beauté s’envole. C’est l’histoire de Koons, McCarthy ou Mister Brainwash où tu te demandes si la démarche artistique n’est pas juste un storytelling marketing des familles. C’est Ben qui se fait un fric monstre avec ses phrases à la con déclinées sur des trousses et des cahiers en mode mantra qui fait baver de jalousie n’importe quel “influenceur” LinkedIn à la con. C’est surtout la sensation que nos élans anticapitalistes sont sacrifiés sur l’autel du profit. Banksy a-t-iel vraiment réalisé sa prestation en n’imaginant pas les retombées ? Sommes-nous à ce point cynique que tout, aujourd’hui, n’est plus qu’argument marketing et événement à détourner pour faire du buzz à moindre frais ? Faut-il évoquer le nom de Banksy avec une pince à linge sur le nez parce qu’on ne sait pas vraiment de quel côté il penche ? Et ça fait chier. Ca fait chier parce que sur le coup, j’ai trouvé l’idée géniale et que j’ai juste l’impression aujourd’hui d’avoir été manipulée. Et j’ai un vrai ras-le-bol de Banksy alors que je n’arrive pas à décréter s’il est victime ou complice d’un système que je vomis.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Fahrenheit 451 : ne réfléchis plus

Classe de 4e, 1994, la prof de français nous propose de choisir entre 4 dystopies, je choisis Fahrenheit 451 de Ray Bradbury un peu par hasard. Parce que les autres s’étaient majoritairement tourné vers Le Meilleur des mondes et j’avais pas envie de faire pareil et, dans un cours, il avait été question des chroniques martiennes et comme j’étais dans ma période X-files et passion pour tout ce qui était extraterrestre, ce M. Ray Bradbury me paraissait par conséquent un homme bien.

Fahrenheit 451

Alors l’histoire, un peu rapidement. Montag est un pompier mais sa mission n’est pas d’éteindre le feu mais de l’allumer afin de brûler les livres, ceci étant accusés de niveler les gens par le bas par son contenu creux et est facteur d’inégalité sociale. Les citoyens passent donc leur temps libre devant un écran, s’abrutissant de plus en plus. Montag rencontre un soir Clarisse, sa voisine de 17 ans qui vit chez son oncle et qui, par une série de questions, va lui faire découvrir le monde tel qu’il est : un peuple malheureux et abruti qui n’a plus la force de penser, des gens qui n’observent plus et, surtout, ne se parlent plus. En rentrant chez lui, Montag découvre sa femme Mildred inconsciente, elle a tenté de se suicider mais deux personnes viennent la ranimer et elle ne se souvient plus de l’incident. Montag réalisé alors qu’ils ne s’aiment pas, aucun ne pouvant même se souvenir de leur rencontre dix ans plus tôt. Lors de l’incendie d’une maison plein de livres où la propriétaire préfère mourir brûlée vive que de vivre sans ses livres, Montag va voler un livre. Et commencer à lire.

Fahrenheit 451, la propriétaire brûle avec ses livres

Selon les interprétations, ce livre est une métaphore du maccarthysme avec notamment la chasse aux intellectuels suite à une simple délation (la maison de Montag sera brûlée suite à la dénonciation de sa femme et de ses amies qui ont vu Montag lire). De façon un peu plus large, j’y vois cette dystopie de l’abrutissement des masses pour les rendre plus dociles. Comme 1984, le discours ici est le symbole même de la régression des masses puisque les discours des leaders (exemple le chef pompier de Montag) n’a pas de réel sens mais Montag ne découvre tout ça qu’en se posant des questions, ce qu’il n’était pas encouragé à faire jusqu’à ce qu’il rencontre Clarisse. Se réveille alors chez lui une envie de tout changer, il rejoint les hommes livres (il lit un livre et le retient pour pouvoir le transmettre), la société s’écroule (la guerre est imminente, la population se suicide par paquet comme on l’apprend dès le début du roman quand des infirmiers viennent retaper Mildred en mode “on en a de plus en plus des comme ça”). Le bonheur par l’oisiveté mène à la catastrophe, le manque de réflexion tue les hommes.

Couverture de Fahrenheit 451

Mais quand j’ai lu Fahrenheit 451, j’ai pas vu tout ça et j’en viens à un nouveau point sur les dystopies : peut-on lire les dystopies comme une simple histoire ou ne peut-on que les apprécier qu’à partir du moment où on a un solide bagage culturel ? Quand j’ai lu Fahrenheit du haut de mes 13 ou 14 ans, je ne connaissais pas les autodafés, alors même que j’avais vu Indiana Jones et la dernière croisade plusieurs fois mais je sais pas, la scène de l’autodafé devait pas me parler, et en lisant le livre, j’étais là “mais pourquoi ils font ça, je comprends pas…”. Je n’ai cependant pas un mauvais souvenir du livre, je l’ai dévoré (essentiellement parce que je voulais savoir ce que devenait Clarisse qui disparaît dans le roman) et la scène finale de la ville bombardée m’a tellement marquée que je m’en étais inspirée pour la scène finale de Technopolis. D’ailleurs, à bien y réfléchir, Technopolis emprunte énormément à Fahrenheit, tiens… Oceany étant in fine une très bonne Clarisse. J’ai écrit ce roman y a 17 ans et je me rends compte aujourd’hui de cette énorme influence. Parce que peut-être qu’à 13 ou 14 ans, j’avais pas tous les outils pour tout comprendre (autant vous dire que le Maccarthysme à ce moment là de mon histoire perso, j’avais juste aucune idée de ce que c’était).

Affiche Maccarthysme : le communisme arrive

Mais pour en revenir à ma question initiale : peut-on lire un dystopie sans le contexte ? Aurais-je dû d’abord me renseigner sur le Maccarthysme et/ou les autodafés avant de rentrer dans ce roman ou dois-je entrer dans une dystopie avec une certaine candeur, quitte à rechercher ensuite des explications ? Et quand on écrit une dystopie, doit-on donner direct le trousseau de grosses clés ou les glisser discrètement sous le matelas (je suis un peu traumatisée des escape games, aussi) et laisser le lecteur les chercher s’il en a envie ?

Bibliothèque universitaire

Et bien… j’ai pas du tout les réponses, en fait. Mais il est clair qu’en tant que lectrice adulte, j’adore les différents degrés de lecture. Mais peut-être que faire lire des dystopies à des ados sans leur donner un minimum de clés, c’est risquer de les dégoûter du genre… Heureusement, depuis, y a eu Hunger games… dont je ne vous parlerai pas la semaine prochaine car je n’ai ni vu, ni lu mais je vous garantis que c’est sur ma liste. Ah et pour ceux qui sont un peu intéressés par Fahrenheit mais moyen chaud pour le lire,  y a le film de Truffaut, super fidèle (avec une esthétique que j’adore).

Le film Fahrenheit 451

Rendez-vous sur Hellocoton !

Idiocracy : la dystopie version comique

Comme je suis une originale, j’ai maté Idiocracy la semaine dernière comme tous mes petits camarades qui en parlaient sur Twitter (magie des réseaux sociaux)…bon pas le même jour certes. Un petit film marrant avec Luke -oh ouiiiii- Wilson et Maya Rudolph que je ne connaissais pas.

Affiche du film idiocracy de Luke Wilson

Pour ceux qui seraient passé à côté, je vous refais le pitch. Joe, un militaire moyen, remarquablement moyen, est choisi pour participer à une expérience avec Rita, une prostituée moyenne. Tous les deux vont être endormis pendant un an. Sauf que suite à quelques péripéties, ils se sont pas réveillés en 2006 comme prévu mais  cinq siècles plus tard. Les hommes sont devenus d’une stupidité crasse et Joe devient l’homme le plus intelligent du monde. Le film part en effet du postulat que les moins bien dotés niveau QI sont les plus prompts à se reproduire et que leur majorité numérique entraîne peu à peu le QI vers le bas.

Un Detroit futuriste et en ruine dans Idiocracy

Ce n’est pas la première dystopie à prendre comme point de départ un monde rendu plus bête, il y a aussi… Captain Harlock aka Albator. Oui, Albator est une dystopie si on considère que l’univers prend soin de décrire la société humaine telle que l’auteur l’imagine en 2977, à savoir se baignant dans l’opulence et asservie par “l’abrutisseur mondio-visuel” (qu’on appelle par chez nous la télé). Les hommes sont devenus idiots et couards et le gouvernement se retrouve incapable de réagir face à une nouvelle menace. Il y a évidemment Farenheit 451. Mais la différence majeure entre Idiocracy et mes deux autres exemples, c’est que dans ces deux derniers, le traitement est sombre et il y a surtout une volonté d’un gouvernement d’abrutir les populations en leur coupant la possibilité de réfléchir, de remettre en cause. Dans Idiocracy, c’est le peuple même qui a choisi de s’abrutir, d’après ce que l’on comprend, bien aidé en cela par les médias (l’émission phare s’appelle “Oh ! my balls” et on voit un mec se faire réduire les parties tout du long… alors que nous, en France, l’émission phare fout des nouilles dans le slip d’un chroniqueur, c’est beaucoup mieux…) et le marketing. L’eau a en effet été remplacée par une sorte de boisson énergétique enrichie en électrolyte, le truc que personne ne sait définir. Alors que nous, on boit de l’Actimel enrichi en  “L Casei Defensis” (un ferment lactique utilisé comme probiotique, en fait), une révolution… ou pas. D’ailleurs, ça a bien perdu la côte les alicaments, non ?

alicaments au rayon frais

En même temps, je critique mais j’ai toujours bien aimé ça, les Actimels

Idiocracy pose deux questions. La première, commune à toute dystopie : est-ce que c’est crédible ? Oui et non, de mon point de vue.Il est évident que la langue va considérablement évoluer en 5 siècles (cf cette excellente vidéo de Linguisticae qui vous expliquera toujours mieux que moi) et ce ne sera pas forcément un signe d’abrutissement sinon, hey, nous sommes déjà tellement plus con que nos ancêtres ! Pour le reste, le côté “y a que les cons qui se reproduisent” reste bien sûr à relativiser et je pense que, contrairement à ce qu’on nous répète à longueur de temps, les jeunes générations ne sont pas plus incultes et débiles que nous, elles ont souvent des savoirs différents, une maîtrise bien plus innée que nous de la technologie, par exemple. L’être humain est un animal qui s’adapte et prend donc en main ce qui l’aide de façon immédiate. Les jeunes générations ne sauront jamais utiliser un téléphone à cadran mais je ne sais pas faire de circuit électrique, moi (oui, j’avais pas techno au collège, j’avais “EMT”, j’apprenais à coudre et à faire des boîtes en carton). De même, grâce à la VOD avec possibilité ou non de regarder un film en VO, je pense que la génération qui arrive sera bien plus douée en anglais que nous, en moyenne.

Parler anglais

Je relativise donc cette donnée de l’idiotie congénitale qui envahit le monde… mais quand même, ça laisse songeur. Comme je n’ai plus la télé, je n’en ai désormais qu’une image floue constituée à partir de ce que je vois passer sur mes réseaux sociaux… Réseaux qui me ressemblent donc quand même assez à gauche, genre bobo-écolo. Donc je n’entends parler télé que pour des choses positives (le doc de France 5 sur la transsexualité, Devenir « il » ou « elle »,  par exemple) ou des films/séries que tout le monde regarde (genre les Harry Potter ou récemment Gone girl mais j’avais déjà vu, pour une fois). Mais je vois surtout beaucoup le négatif avec la dénonciation de la télé racoleuse et basse de plafond avec en tête… Cyril Hanouna. Ah ça, mes communautés le vomissent… et j’aurais du mal à ne pas partager leur avis vu le peu que j’en sais. Et je ne parle pas des cas de harcèlement, humiliation ou agression sexuelle mais du malaise que j’ai moi même en regardant l’émission quand j’avais la télé.Il ne s’est certes rien passé d’aussi grave que les exemples pré cités dans mes souvenirs (pas très nets vu que je laissais ça en faisant autre chose et que je ne suis pas sûre d’avoir vu une émission en entier) mais bon sang, c’était navrant de bêtise… Déjà, un mec qui rit de ses propres blagues, c’est non direct  mais c’était juste de la vanne, c’était confus et surtout, j’ai toujours pas compris ce que c’était censé apporter. Et des millions de gens regardent ça… Tu me diras que jeune, j’ai bien écouté Cauet à la radio et maté Coucou c’est nous, ce ne devait pas être mieux…

Coucou c'est nous, Christophe Dechavanne et Patrick Carmouze

Peut-être que finalement, la plus grande menace qui pèse sur l’humanité, ce n’est pas une idiotie congénitale mais une idiotie que l’on attrape en se marrant grassement devant un spectacle humiliant et oppressif…

 

Rendez-vous sur Hellocoton !

Acteur ou témoin ?

Samedi 13 heures. Comme tous les samedis, la famille est installée devant la télé et regarde le JT. Peu importe la chaîne, au fond, le spectacle est sensiblement le même. En ce moment, ce qui fait fureur, ce sont les manifs Anti-CPE. Mais pas tellement le côté manifestation de syndicats qui ont un discours, non, pas tellement le côté les étudiants découvrent le militantisme et ont des choses (parfois même intéressantes) à dire, non. Ce qui est amusant de montrer, ce sont les casseurs, ces espèces de brutes épaisses qui ne savent sans doute même pas ce que veut dire CPE et qui croient que Chirac est juste un personnage en latex d’une émission bizarre. Et on les voit : là, ils brûlent une voiture, là, ils pètent une vitrine, là, ils cognent un étudiant qui n’avait rien demandé. Le tout sous le regard impitoyable de la caméra.

Je regarde donc les infos et là, grande réflexion. En tant que journaliste, tu serais à la manif, tu ferais quoi ? Est-ce que je filmerais aussi un pauvre gamin en train de se faire tabasser ou je poserais ma caméra pour essayer de faire quelque chose (bon, ok, du haut de mon mètre 57 avec ma tête de Bisounours, je ne fais pas vraiment peur mais quand même…) ? Suis-je avant tout journaliste ou citoyenne ? Franchement, ce questionnement me laisse perplexe, j’essaie de réfléchir. Je vous rassure, à la fin, je sais toujours pas. Et puis, je me dis
que c’est toujours facile de raisonner par l’absurde et de se donner les vêtements du héros tant qu’on n’est pas confrontés à la situation. Genre tous les gens qui disent : « moi, à la seconde guerre mondiale, j’aurais été résistant ». Mais bien sûr, c’est tellement facile de dire ça 60 ans après sans jamais avoir connu l’état de guerre. Ah, ça, les courageux virtuels, y, en a, mais pour le reste… Enfin, bref, je vous fais quand même part de mes élucubrations.

 
Journaliste

Bon, imaginons que je suive une formation de JRI (journaliste reporter d’images) et que je me retrouve employée par France 2, on me jette dans la manif. Alors, pour ceux qui n’ont pas fait journalisme, je préfère préciser : on ne part pas de la rédaction avec juste le matériel. Non, si on va là-bas, c’est avec une thématique précise. Par exemple, France 2 va envoyer deux équipes sur les manifs, une qui traitera de la manif en elle-même avec deux, trois interviews de syndicalistes étudiants et de manifestants lambda et une autre qui couvrira la violence des casseurs. Donc j’hérite du sujet et je pars avec mon acolyte, Jean-Paul. Nous voilà arrivés sur les lieux, on règle la caméra, c’est lui qui filme parce qu’une caméra, c’est lourd et que je suis une petite chose fragile. Surtout petite, je filmerais plus le cul des manifestants que leur tête et comme je suis censée bosser à France 2 et pas à Pink TV, ça le fait pas. Donc Jean-Paul
tourne, moi, je microtte et je repère ce qu’on peut filmer. Oh, devant moi, un gentil étudiant qui ne demandait rien à personne vient d’être la proie d’un groupe de casseurs qui l’ont fait chuter au sol et commence à lui filer des coups de pieds et de poing pour lui voler son portable. En tant que journaliste, que fais-je ? Je hurle : « tourne ! ». On filme donc l’agression, on coupe quand les agresseurs sont partis avec le portable, la montre, l’ipod et la paire de reebok (heureusement, le gars portait un slip pas tendance du tout). On attend que le
petit se relève, crache sa dent cassée et on attaque. On fonce sur lui avec notre caméra et interview. Avec de la chance, le petit est dégoûté par ce qu’il vient de lui arriver et va nous faire un bon petit témoignage. Hop, on enregistre, on prend son nom. Comme on est sympa, on reste deux minutes avec lui en attendant que quelqu’un vienne le soigner puis on file. Vous croyez quoi,
vous ? Qu’on fait un reportage de deux minutes avec juste une agression ? Mais non, il faut toute une série d’images choc, on fait deux, trois interviews d’agressés, le meilleur gagne le droit de passer au JT de 20 heures. Les autres, c’est définitivement pas leur jour mais avoir ses quinze minutes de gloire parce qu’on s’est fait piquer son sac, ça craint du boudin. Pour fignoler, on interroge un représentant des forces de l’ordre et direction la rédaction pour monter notre sujet. Ces gamins tabassés ne sont plus que des noms griffonnés sur un papier, on est plutôt content : on a bien travaillé. Tant pis si un de nos interviewés a eu le bras cassé.

 
La citoyenne

On recommence, Jean-Paul et moi, lui caméra, moi, micro. Le gamin se fait attaquer et là, en tant que citoyenne, je cherche de l’aide. Oui parce que passer de la journaliste à la citoyenne ne me fait pas grandir et ne me donne pas de muscles donc j’essaie de trouver très rapidement soit une autorité compétente soit des jeunes étudiants qui seront prêts à aider leur pote. Même Jean-Paul est prié de mettre la main à la pâte. Le gamin, une fois débarrassé de ses bourreaux, on l’aide à se relever et on l’amène vers les pompiers pour qu’on le soigne. Naturellement, je ne supporte pas la violence, c’est un truc qui me dépasse complètement. Une fois, j’ai été témoin d’une agression, j’étais en voiture avec Anthony, on s’était perdus du côté de Rosny sous Bois. Je vois des gamins courir et bondir sur un collégien, sur le coup, je me dis : tiens, ce sont ses copains. En trente seconde, le collégien se retrouve par terre roué de coups, le portable tiré et les voyous déjà repartis dans la cité. J’avoue que je n’ai pas tout compris tellement c’est allé vite, personne n’a réagi mais je m’en suis voulue de n’avoir rien fait. Bon, techniquement, je vois pas ce que j’aurais pu faire mais si tout le monde laisse faire tout le monde comme ça, on ne s’en sortira jamais, à mon avis.

Le dilemme est simple : dois-je faire mon boulot envers et contre tout ? Est-ce que filmer ses actes de violence ne revient pas finalement à les banaliser ? Ou au
contraire les dénoncer. Le problème essentiel du journalisme est, à mon sens, qu’à force de montrer des images spectacle, on finit par être comme anesthésiés. Par exemple, prenez des images du tsunami ou du 11 septembre. Au début, ça vous remue. Au bout de la 20e rediffusion, vous mangez vos spaghettis devant toutes ces vies qui s’achèvent sans sourciller. Autre problème qui me paraît de taille : la multiplication des vidéastes amateurs. Ah ça, pour sortir le camescope et tourner une scène de violence, va y avoir de plus en plus de monde mais pour bouger… Tout dépend de la situation, jamais je ne me scandaliserai si un amateur lambda filme une prise d’otage et n’intervient pas, c’est peut-être mieux. Mais souvenez-vous de la vidéo d’une femme en train
de se noyer au Mont Saint Michel… Et voilà, on filme avec indifférence une vie en train de s’achever. Il y avait un film pas mal du tout sur le sujet avec Elie Semoun, je ne me souviens absolument pas du titre, un journaliste qui travaillait aux States et qui filmait des gens mourant, comme ça, sans intervenir. Mais au fond, quel est le rôle du journaliste ? Montrer. Le journaliste n’est pas censé intervenir sur les événements. Je citerai ici Gérard Filion, journaliste Québécois et ancien directeur du journal Le Devoir : « Ceux qui l’écrivent [l’histoire] seraient incapables de la vivre ; ceux qui la vivent n’ont pas le goût de l’écrire. » Les journalistes sont, quelques part, nos yeux et nos oreilles, ils nous permettent de voir ce qu’il se passe partout dans le monde mais n’interagissent pas avec ce qui se déroule sous leurs yeux. Tel est leur métier, tel est mon métier.

Alors, à la question qu’aurais-je fait, je crois qu’il sera plus honnête de répondre : je tourne. Même si la violence me donne la nausée, même si ça m’emmerde de laisser ce pauvre gosse se faire tabasser au lieu de l’aider, je n’ai pas le choix. Mon métier, c’est montrer, relater, inscrire sur un support un moment de notre histoire. Suis-je contrainte d’accepter ça ? Oh non, je peux tout à fait me rebeller, dire au rédac chef d’aller se faire foutre, que je refuse de rentrer dans cette surenchère de la violence…et je peux retourner le cœur lourd à l’ANPE. Car si quelqu’un doit changer la société, ce ne sera pas, a priori, un journaliste.

 
(à suivre)
Rendez-vous sur Hellocoton !

Stage ta mère !

C’est la misère : je cherche du travail mais je n’en trouve pas. Décidée à ne pas quitter le journalisme de vue, je décide de chercher un stage mais, là, il est difficile de ne pas se faire piéger. Mon dernier stage, narré ici, fut une pure catastrophe, il faut bien le dire : pas rémunéré, exploitée, peu considérée, je devais amener mon propre ordi… C’était limite si je ne devais pas amener mon propre café ! Pour éviter tout ça, j’ai décidé d’être plus exigeante.

stagiaire

Le mois dernier, j’ai donc passé un entretien dans la mairie où travaillait Bouki. A la gare, en attendant que notre train parte, nous discutons avec Helmut et, je ne sais plus pourquoi, le sujet dérive sur les stages. C’est fou le nombre de gens prêts à accepter un stage non rémunéré… De toute façon, si on est payés, c’est, au mieux un tiers du SMIC. Mais pour ma part, il est hors de question de ne pas avoir un petit pécule pour mon prochain stage.

 

Pour moi, il y a différentes catégories de stages : ceux que l’on sollicite et ceux que l’on trouve par annonce. Dans la première catégorie, quasiment tous les stages que j’ai fait. Dans ces cas-là, il me paraît assez légitime que l’entreprise refuse de me payer : ils n’avaient pas forcément besoin de moi, c’est moi qui veut aller chez eux. Ceci étant, dans le journal local où j’ai travaillé et lors de mon premier stage parisien, j’ai eu des compensations. Pour le premier, j’ai eu droit à 210 euros (150 euros pour mes écrits plus 60 euros pour les photos) de gratification. Pour le second, outre les tickets resto et 50% de la carte orange, j’ai eu un aller-retour pour ma ville natale où j’allais couvrir un match (et passer le week-end chez papa et maman), un aller-retour et nuit à l’hôtel à Clermont et un aller en avion pour Toulouse (après, j’étais en vacances donc je suis revenue plus tard).

Dans la deuxième catégorie de stages, où je postule actuellement, il est hors de question de se passer d’un minimum de rétribution : s’ils mettent une annonce, c’est qu’ils ont besoin de quelqu’un, qu’ils y mettent le prix. J’avais trouvé mon deuxième stage catastrophique sur le net, une annonce : le mec avait besoin de gens pour travailler, les stagiaires, c’est le pied, c’est de la main d’œuvre gratuite. Moi, je dis non. Je ne réponds qu’aux annonces qui donnent dès le départ le salaire car les « à négocier », ça veut dire qu’il n’y en aura pas mais on peut vous filer une prime, on ne sait jamais… Donc non. Après tout, je fais le travail d’une personne, je fais mes 35 heures, voire plus. Souvent, au bout de trois jours, on est totalement autonomes donc il ne faut pas déconner, on mérite un salaire !

Mais les entreprises savent très bien qu’on n’a pas le choix, beaucoup de formations se terminent par un stage obligatoire. Du coup, on voit des annonces hallucinantes genre un grand éditeur qui propose un stage de 6 mois à un an à 300 euros par mois ! J’appelle ça tout simplement de l’exploitation. Un an, y a des CDD plus courts que ça ! Et le pire, c’est qu’ils savent très bien qu’ils trouveront quelqu’un. On voit de ses annonces, des fois ! Y en a une qui a été dénoncé moult fois : une entreprise qui recherche un stagiaire photographe
non rémunéré mais la personne doit avoir un appareil photo numérique dernier cri, un mac et des logiciels de retouche particulier… Comme plusieurs personnes ont dit, manquerait plus qu’on paye pour avoir un stage 

Pourtant, je ne nie pas l’utilité des stages. J’ai appris plus au cours de mes stages qu’au cours de mes études. Dans mon master, j’ai appris (vaguement) à me servir du matériel mais rien ne nous apprend à affronter la vie au sein d’une rédaction. De fait, j’ai fait un stage dans une radio nationale d’une semaine. En gros, je posais mon cul sur une chaise à agresser les journalistes pour qu’il me donne quelque chose à faire (« silvouplé une brève a écrir, silvouplé ! »). Et bien, ce fut bien instructif que les cours de radio que j’ai eu cette année, par une journaliste de ladite radio. Ce n’est pas la journaliste qu’on doit remettre en question, je l’ai trouvée bonne enseignante mais le journalisme, ça ne s’apprend pas en théorie, ça se vit sur le terrain, y a que comme ça qu’on apprend. Le journaliste n’a pas d’horaire : on a la journée pour écrire notre ou nos papiers, à nous de gérer. Pas mal de métiers sont comme ça. Par exemple : prof. On peut croire que c’est réglé comme du papier à musique : le lundi, 2h avec la 6ème 1, le mardi, une heure avec la 5ème 3… Mais après, faut gérer la préparation des cours, la recherche des documents, la correction des copies. Ma tante est prof, Lucie et Guillaume mon ex aussi, je vois comment ils procèdent. Ça, aucun cours ne nous apprend à faire, à nous de démerder. En plus, la position de stagiaire est assez rassurante : on fait le travail d’un journaliste mais si pépin il y a, la responsabilité tombe sur le tuteur de stage, jamais directement sur nous. Ce n’est pas pour autant qu’il faut en profiter…

Donc je ne suis pas contre les stages, bien au contraire, je suis même en train d’en chercher un si je ne trouve pas d’emplois mais le système est en train de se corrompre : chaque formation professionnalisante (et il y en a) ne peut s’achever qu’ainsi et on ne peut pas remettre en cause ça. Le problème ne vient pas des écoles (quoi qu’il faudrait qu’il y ait plus de suivis à ce niveau-là, ma sœur est partie trois mois à Londres pour faire… des photocopies !) mais surtout des entreprises qui savent que cette main d’œuvre très bon marché voire gratuite existe. Pourquoi créer un poste alors qu’il y aura toujours un stagiaire pour faire le boulot ? Depuis le temps que je consulte les annonces, je vois que certaines entreprises recrutent régulièrement des stagiaires : même texte, même poste, même rémunération, quand il y en a. J’ai même vu que mon tuteur de stage de cet été recherchait un nouveau stagiaire. Et il est toujours marqué : « gestion de la culture dans les collectivités » et « rémunération à négocier ».

Y a-t-il cependant une solution ? Est-il possible de demander aux entreprises de limiter le nombre de stagiaires et la durée du stage ? Pourquoi pas mais comment le prendra-t-on quand on nous répondra : « ah ben non, on peut pas vous prendre, on a atteint notre quota ! ». Non, le problème est plus au niveau de la rémunération : si on veut quelqu’un pour faire un travail, il est normal qu’il soit rémunéré. Parce que l’expérience, ça ne nourrit pas son homme… Après tout, on fait notre travail comme les autres, il n’y a pas de raison… Et puis si ça pouvait nous permettre de cotiser, ce ne serait pas plus mal…

Enfin, le débat naît, je ne sais pas trop ce que ça va donner, je ne suis guère optimiste. Je pense que le débat va faire long feu mais les entreprises apprécient trop les avantages des stages pour y renoncer sans lutter. En attendant, moi, je cherche toujours…

Rendez-vous sur Hellocoton !