Eteins cette chaîne d’info en continu

Depuis quelques temps, l’actualité s’emballe : Nuits debouts, manifestations, les Migrants, la guerre, les attentats… Ça fuse dans tous les sens. En écho au fond, vaguement le Brésil, un peu plus le Brexit, le défilé des milliers d’aspirants candidats aux primaires des Présidentielles qui viennent sur les plateaux répéter toujours les mêmes choses. Difficile de tout suivre, de tout comprendre. Alors allumons la télé sur une chaîne d’info en continu et voyons ce qu’il se passe.

Allumer sa télé pour mettre une chaîne d'info en continu pour comprendre le monde

Alors non, juste non. Plus jeune, je ne ratais pas la grande messe du 20h car, aspirante journaliste, je me devais de suivre l’actualité. Je me la pétais meuf informée car je ne ratais aucun JT ou émission de reportages et le soir, quand il n’y avait plus grand chose à regarder à la télé, je me branchais sur I télé, écoutant distraitement Thierry Dugeon commenter l’actualité. Et c’est ainsi que j’avais vécu la détresse en direct de Jimmy Jean-Louis lors du tremblement de terre à Haïti, un moment violemment malaisant. Mais j’étais au courant et c’était bien ça qui comptait.

Thierry Dugeon, journaliste sur une chaîne d'info en continu, I télé

Sauf que non, toujours. Revenons en arrière, au printemps 2003. J’animais à l’époque une émission sur un radio associative toulousaine avec une petite équipe d’historiens et nous étions avides d’apprendre. Quand l’association a proposé un stage en collaboration avec une télé pirate dans les anciens locaux de la Préfecture aka l’immense squat d’artistes du centre-ville, on a dit oui. A un moment, on se retrouve à faire un exercice où il fallait montrer qu’un coin de Toulouse était nase quand une autre équipe devait précisément montrer l’inverse. Et voici comment en jouant sur les angles et les montages, tu fais passer une place pour un havre de paix et de beauté ou pour un coupe-gorge sinistre et poussiéreux (pour ceux qui connaissent Toulouse, on avait fait ça sur la place St Georges).

La place St Georges à Toulouse

Dire que j’y passais tous les matins pou aller en cours… Toulouse me manque tellement

L’image a un pouvoir insensé : elle fait preuve. Ca existe, j’ai vu les images. Toutes les vidéos complotistes vous démontreront assez facilement que non, l’image n’est pas une preuve. Je ne parlerai pas de trucage ici car tel n’est pas le sujet mais ce n’est pas l’image seule qui raconte l’histoire mais la juxtaposition qui crée le sens. Et vous savez ce que vendent les chaînes d’info ? L’anxiété, la peur, le suspense, l’attente. J’exagère ? Bah posez-vous la question : pourquoi regardons-nous les chaînes d’info ? Pour se tenir au courant de ce qu’il se passe. En somme, s’il ne passe rien, on n’a aucune raison de regarder. Alors on brode, on scénarise. Pendant les attentats, on a beaucoup parlé pour ne rien dire mais ce n’est pas nouveau. A l’époque de l’attentat à Boston, je matais pas mal les chaînes d’info en continu que je mettais en fond pendant que j’écrivais ou jouais à Yahoo! jeux et je passais la soirée sur Itélé à essayer de comprendre le pourquoi du comment. Et j’ai eu droit à ces fulgurances d’un expert en expertise “oh ben vous savez, Obama, il vient d’être réélu et il est Noir alors faudrait peut-être regarder du côté du Tea Party, c’est sans doute un attentat raciste”. Mmmmm… You lose Mr l’expert, revenez la semaine prochaine.

Jolies tasses en porcelaine, service à thé

Sans aucun rapport avec la choucroute, juste que j’aime bien les tasses en porcelaine fleuries

Ah oui, les experts, parlons en. Il paraît normal, pour décrypter la course de l’humanité vers sa destruction finale suite à une terrible guerre de civilisation (oui, à force de regarder ces chaînes, vous en êtes à peu près là), de faire appel à ceux qui ont le savoir. Sauf que… pour faire de la télé, on ne prendra pas forcément la personne la plus compétente mais celle qui passe le mieux à la télé. Pour vous en convaincre, je vous renvoie à la très bonne vidéo d’Usul sur le philosophe, aka BHL, le “philosophe de service” (supplanté depuis quelques temps par Raphaël Enthoven, de ce que je comprends). Les experts qui vous assènent des vérités n’en savent in fine guère plus que vous sur un sujet donné. Prenons par exemple l’expert en aéronautique Christophe Naudin, qui navigue de plateaux en plateaux à chaque avion qui plante. Alors son fait de gloire : il a énoncé en 1er que le MH17 avait sans doute été abattu par un missile Sol-Air. Bien joué… Mais à force de balancer des hypothèses dans l’attente de nouvelles informations, à un moment, tu peux toucher juste. Et si tu te plantes ? Ca fera plaisir aux conspirationnistes qui diront que si, si, c’est un missile, ils l’ont entendu à la télé mais le gouvernement nous ment, ils cachent la vérité. Sinon, pour finir sur Naudin, c’est le même qui a affirmé que la pièce trouvée à la Réunion ne pouvait en aucun cas appartenir au MH370 (alors que si) et il est actuellement mouillé dans l’affaire Air Cocaïne car il a aidé les deux pilotes impliqués à s’évader. Voilà un petit portrait rapide de celui dont vous avalez les paroles.

Les différents scenarii du crash du MH370

Parce que oui, on touche là le souci majeur du média télé : ça va vite, on avale ça sans recul et on finit par imprimer une vision subjective du monde, on finit par avoir peur de son prochain, surtout s’il est basané, on finit par imaginer des plages envahies de burkinis et des métros pleins de burqas, on pleure pour une chemise déchirée ou une Porsche brûlée sans penser aux dizaines ou centaines de familles qui se retrouvent acculées à la misère suite à un licenciement… Parce que eux, en fait, on ne vous les montre pas. On tendra toujours plus volontiers le micro à un Zemmour, nauséabond, menteur et manipulateur mais qui fait le “buzz” qu’à des citoyens lambdas broyés par une machinerie capitaliste, par exemple. Parce que la misère, c’est chiant, c’est pas télégénique alors qu’une bonne polémique qui pue le rance, ça passe : on ne diffuse pas encore en odorama.

Couverture du livre d'Eric Zemmour "Un quinquennat pour rien", chroniques de la guerre de civilisations, un livre qui pue la merde

Ah bah vous voyez, quand je parlais de fantasme de guerre de civilisations (je ne savais même pas que ce livre existait avant de faire une recherche icono pour Zemmour)

Bref, vous avez envie d’être informés ? Alors éteignez cette télé, lisez. Les dépêches AFP si vous voulez du (relatif) factuel, des magazines ou journaux à la pelle et croisez, croisez encore vos sources, toujours. Allez chercher l’info à l’extérieur dans la mesure du possible si votre maîtrise d’une langue étrangère le permet. Parce que rien n’est objectif, il y a toujours des objectifs de vente derrière, ne nous mentons pas. Mais lire étant déjà une activité plus active que simplement regarder (surtout que j’aimerais savoir qui regarde la télé, surtout ces chaînes là, sans faire autre chose en même temps), il est plus facile de mettre en branle son esprit critique… surtout que grâce à Internet, on est toujours qu’à un clic d’une info complémentaire sur quelque chose qui nous interpelle un peu.
Bref, ouvrez-vous, fermez la télé.

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Spectacle insoutenable d’une véritable émotion

Mardi soir, aux petites heures de la nuit (enfin, 1h, ça va), la télé tourne en boucle sur I télé sur l’édition de la nuit présentée par Thierry Dugeon (j’ai dû chercher son nom sur wikipedia, j’avoue) et une fille avec plein de beaux cheveux mais un peu tarte. Je vous en parlerai une autre fois. J’entends sans réellement écouter, il y a une histoire de séisme en Haïti mais je ne percute pas trop.

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Là, ils annoncent un duplex téléphonique avec un dénommé Jimmy Jean-Louis, acteur que je ne connais pas, qui est d’origine haïtienne. Au vu du physique du dit Jimmy, là, je scotche sur l’écran. Comment est-il possible que je ne connaisse pas cet ultime beau gosse ? Mais mon emballement est vite calmé par ce qu’il se passe sur mon écran. Alors que Thierry Dugeon lui demande s’il a des nouvelles d’Haïti, Jimmy explose et se met à pleurer. Je suis tétanisée par ce qu’il se passe, je me rends soudain compte de quoi on parle exactement, de la gravité de la situation. Thierry Dugeon bégaie un peu et finit par essayer de calmer Jimmy : « je comprends que vous soyez émus mais est-ce que vous pouvez nous dire… ».

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La télé bannissant au maximum le direct, on n’est plus habitués à ce genre de spectacle, l’émotion étant en général mise en scène au préalable. Cette explosion de sanglots, tout à coup, qui prend à la gorge, prenant au dépourvu le présentateur. Les larmes des gens, des inconnus j’entends, me mettent toujours mal à l’aise car je ne sais pas quoi faire. Je
me souviens d’une fois où j’étais dans le métro, dans mes premiers mois à Paris, je me souviens, j’étais avec Anne. On discutait quand je vois arriver une fille, accompagnée de sa copine, en larmes. Elle pleurait toutes les larmes de son corps, c’était horrible. Je me suis retrouvée tétanisée, ne sachant trop que faire.. Dois-je feindre l’indifférence comme tout le monde, faire comme si je ne la voyais pas en décrétant que sa copine allait la consoler ou lui adresser un geste, quelque chose ? Evidemment que je n’ai rien fait, le contraire aurait sans doute été déplacé.  Mais je n’aime pas assister à la détresse des gens que je ne connais pas car je ne peux rien y faire.

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Mais surtout, la détresse de Jimmy rendait le drame encore plus réel. Je dois regarder les journaux télés depuis 15 ans et à force de voir des drames quasi en direct grâce aux vidéos des amateurs, on perd un peu la réalité du truc, on a parfois l’impression que tout est scénarisé. Typiquement, le tsunami m’a fait un peu ça sur le coup, on voyait un
déferlement de vidéos (sans mauvais jeu de mots), on ne comprenait pas trop le drame de la situation. Surtout qu’à force de nous répéter les choses, elles perdent leur sens. Vous savez, c’est comme quand on répète un mot et qu’il finit par ne plus rien dire. Ben là, pareil, on nous répète le drame, on nous repasse les vidéos, on nous balance des chiffres tellement énormes qu’ils en deviennent surréalistes…

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Et là, c’était pareil, j’entendais vaguement séisme, catastrophe, incroyable… Jusqu’aux larmes de Jimmy. Des larmes hors reportage estampillé « l’émotion est palpable » ou autre formule consacrée pour dire que les gens sont malheureux. C’est en entendant les sanglots de Jimmy à un moment qui n’est pas programmé que j’ai réalisé toute cette
indifférence face à des drames qui paraissent irréels à la télé. Enfin, peut-être pas indifférence mais sensation d’irréel, plutôt. Pour une fois, l’émotion avait sa place dans un JT sans que tout ça soit orchestré. Et c’était troublant.

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