La première phrase

La semaine dernière, je vous ai partagé la première phrase de mon roman sans titre, nom de code : Maja Sweden. Je vous parlerai titre une autre fois. Je la trouvais un peu plate, un peu nase à la relecture, je vous la repartage, pour le plaisir masochiste :

“Il est souvent difficile de savoir où commence réellement une histoire”

Il est souvent difficile de savoir où commence une histoire - écriture manuscrite - première phrase

Définitivement, à réécrire. Voyons voir celle d’un autre roman sans titre, nom de code “Ezialis”

“La roue passa sur un gros caillou, secouant les passagers du carrosse fonçant droit vers la capitale”

La roue passa sur un gros caillou, secouant les passagers du carrosse fonçant droit vers la capitale - écriture manuscrite

Déjà mieux, pas le temps de niaiser, on est direct dans l’action et dans un véhicule qui va vite. Une dernière pour le plaisir, voyons… Roman toujours sans titre, nom de code : “pour son sourire” (si vous cliquez, vous aurez la chanson de Jorane quasi du même nom, il y a d’ailleurs de fortes chances que cet embryon de roman ait hérité de ce titre car au moment où je nommais le fichier, j’écoutais Jorane. )

“Un garçon passa en courant à côté de moi, me faisant sursauter.”

Un garçon passa en courant à côté de moi, me faisant sursauter - écriture manuscrite

Ah tiens, on passe à la première personne du singulier. Ah, faudra que j’en parle, ça aussi, du je ou du “il/elle”. C’est fantastique, je viens d’écrire 20 lignes qui ne contiennent à peu près que du vide et des promesses. Je suis tellement faite pour la politique en fait.

Casting baron Noir canal plus Kad Merah, Anna Mouglalis, Niels aRESTRUP

J’ai bien aimé Baron Noir, au passage

Je n’ai jamais su commencer. Quand j’étais en terminale, la plupart de mes disserts de philo commençaient par “de tout temps, l’homme” pia pia pia… Jusqu’à ce que j’arrive à la fac et qu’un prof nous dise que c’était ri-di-cu-le et qu’il fallait éviter à tout prix. Ce même professeur, qui a ruiné ma culotte en disant qu’il se souviendrait longtemps de moi, m’avait filé un conseil qui me servira jusqu’à la fin de mes études : “Commencez votre dissert par une anecdote ou une citation”. Ah oui, oui, merci, Monsieur ! C’est ainsi que j’ai débuté la rédaction de mes mémoires… avant d’abandonner l’écriture de l’introduction pour le faire en dernier (conseil d’un autre professeur mais moins sexy (le prof, pas le conseil)).

cupcake topping marché de Belfast

Finalement, l’introduction, c’est comme le topping d’un cupcake : tu fignoles à mort car c’est ce qui va être mangé en premier

Parce que débuter, c’est difficile. Ca marche pour tout, hein, pas que pour l’écriture d’un roman. Pour l’écriture d’un article déjà, vous remarquerez que mes phrases d’attaque sont rarement le point fort du propos (je commence généralement par un “la semaine dernière”, “hier”, “il y a quelques temps”). Mais aussi pour des activités manuelles genre la couture ou le tricot, mes petites marottes du moment. Oui, c’est cyclique chez moi : j’attends avec impatience mon matos mais une fois que j’ai tout, je traîîîîne à commencer, je ne sais pas par quel bout prendre. Le pire, c’est quand je me prends d’une passion soudaine sans socle préexistant genre : le paper art. Ca me fait surkiffer, je vois plein de photos, je me dis “oui, je veux faire ça”. Et voilà. Par quel bout je prends le truc ? Par quoi je commence ? Parce qu’un mauvais départ, c’est la voie royale pour vite laisser tomber. Dans l’absolu, sur le paper art, c’est pas dramatique vu que je comptais pas en faire mon métier, mais sur un roman ça génère de la frustration. Parce que j’ai toutes ces histoires dans ma tête dont je ne fais rien, ces scènes tricotées au fur et à mesure de mes marches pour aller bosser (ce qui m’arrive beaucoup moins vu que je ne marche plus beaucoup, snif) qui n’attendent qu’à être couchées sur papier. Mais si le départ est mauvais, je n’arrive plus à rattraper le fil.

chat pelote noeud jeu mignon

Quand tu renonces à rattraper le fil

Du coup, reprenons les conseils du Pr “j’aurais tant aimé te montrer ma culotte” et voyons si nous pouvons les appliquer :

  • Une citation : alors non, direct. Le conseil est bon, ne nous méprenons pas mais vous savez qui commence ses romans ou chapitre par une citation ? Marc Lévy, Guillaume Musso, Dan Brown… Pas des gens que j’ai envie de suivre (no offense, c’est juste pas ma came). Et de façon générale, je trouve que les gens qui usent de citations dans la vie réelle genre sur leur Facebook ou Twitter sont des médiocres qui veulent se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas.
  • Une anecdote : et mais pourquoi pas en fait. Sauf que voyons… Maja, je raconte quoi comme anecdote sur elle ? Là, la phrase sert juste à enchaîner direct sur Maja et l’éveil de sa conscience politique, on s‘en fout un peu de ce qu’elle a pu faire avant, rien ne la rattache à cette histoire là. Mais le coup de l’anecdote, ça peut servir pour plus tard.

deux femmes se chuchotent un secret

Et pourquoi ça me saoule autant cette phase d’attaque ? Parce qu’avant, j’avais un vilain tic d’écriture qui lançait la première scène comme un film, littéralement : une description rapide d’un lieu, un personnage « pop » : ce sera lui ou elle le héros ou l’héroïne, certainement et quelques lignes plus tard, quelqu’un viendra lui parler pour qu’on ait le prénom de la personne. Ce qui donnait dans la version 1 d’Ezialis :

Le bois grinça, ajoutant une touche de lugubre dans l’obscurité nauséabonde. A l’odeur de sueur et de déjections se mêlaient celles, tenaces, de poisson séché et d’algues en putréfaction. L’ambiance pesante était entrecoupée de toux, de râles, quelques sanglots. Ils ne savaient pas précisément vers où ils naviguaient mais leur avenir s’annonçait sombre.”

C’est limite si vous ne voyez pas les noms des acteurs apparaître en surimpression, non ?

générique game of thrones

Le meilleur générique du monde

N’empêche… N’empêche qu’à tout relire, je me dis que c’est peut-être mieux. Et si “roman nom de code “Maja Sweden”” démarrait par “Le ciel lourd de ce matin d’automne donnait une allure lugubre à la salle de cours où on n’entendait que le professeur et les cliquetis des claviers sur lesquels les étudiants tapaient avec dextérité. Maja Lagerkvist ne se doutait pas que ce cours allait bouleverser sa vie”.

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Mmmm… C’est mieux non ?

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Eteins cette chaîne d’info en continu

Depuis quelques temps, l’actualité s’emballe : Nuits debouts, manifestations, les Migrants, la guerre, les attentats… Ça fuse dans tous les sens. En écho au fond, vaguement le Brésil, un peu plus le Brexit, le défilé des milliers d’aspirants candidats aux primaires des Présidentielles qui viennent sur les plateaux répéter toujours les mêmes choses. Difficile de tout suivre, de tout comprendre. Alors allumons la télé sur une chaîne d’info en continu et voyons ce qu’il se passe.

Allumer sa télé pour mettre une chaîne d'info en continu pour comprendre le monde

Alors non, juste non. Plus jeune, je ne ratais pas la grande messe du 20h car, aspirante journaliste, je me devais de suivre l’actualité. Je me la pétais meuf informée car je ne ratais aucun JT ou émission de reportages et le soir, quand il n’y avait plus grand chose à regarder à la télé, je me branchais sur I télé, écoutant distraitement Thierry Dugeon commenter l’actualité. Et c’est ainsi que j’avais vécu la détresse en direct de Jimmy Jean-Louis lors du tremblement de terre à Haïti, un moment violemment malaisant. Mais j’étais au courant et c’était bien ça qui comptait.

Thierry Dugeon, journaliste sur une chaîne d'info en continu, I télé

Sauf que non, toujours. Revenons en arrière, au printemps 2003. J’animais à l’époque une émission sur un radio associative toulousaine avec une petite équipe d’historiens et nous étions avides d’apprendre. Quand l’association a proposé un stage en collaboration avec une télé pirate dans les anciens locaux de la Préfecture aka l’immense squat d’artistes du centre-ville, on a dit oui. A un moment, on se retrouve à faire un exercice où il fallait montrer qu’un coin de Toulouse était nase quand une autre équipe devait précisément montrer l’inverse. Et voici comment en jouant sur les angles et les montages, tu fais passer une place pour un havre de paix et de beauté ou pour un coupe-gorge sinistre et poussiéreux (pour ceux qui connaissent Toulouse, on avait fait ça sur la place St Georges).

La place St Georges à Toulouse

Dire que j’y passais tous les matins pou aller en cours… Toulouse me manque tellement

L’image a un pouvoir insensé : elle fait preuve. Ca existe, j’ai vu les images. Toutes les vidéos complotistes vous démontreront assez facilement que non, l’image n’est pas une preuve. Je ne parlerai pas de trucage ici car tel n’est pas le sujet mais ce n’est pas l’image seule qui raconte l’histoire mais la juxtaposition qui crée le sens. Et vous savez ce que vendent les chaînes d’info ? L’anxiété, la peur, le suspense, l’attente. J’exagère ? Bah posez-vous la question : pourquoi regardons-nous les chaînes d’info ? Pour se tenir au courant de ce qu’il se passe. En somme, s’il ne passe rien, on n’a aucune raison de regarder. Alors on brode, on scénarise. Pendant les attentats, on a beaucoup parlé pour ne rien dire mais ce n’est pas nouveau. A l’époque de l’attentat à Boston, je matais pas mal les chaînes d’info en continu que je mettais en fond pendant que j’écrivais ou jouais à Yahoo! jeux et je passais la soirée sur Itélé à essayer de comprendre le pourquoi du comment. Et j’ai eu droit à ces fulgurances d’un expert en expertise “oh ben vous savez, Obama, il vient d’être réélu et il est Noir alors faudrait peut-être regarder du côté du Tea Party, c’est sans doute un attentat raciste”. Mmmmm… You lose Mr l’expert, revenez la semaine prochaine.

Jolies tasses en porcelaine, service à thé

Sans aucun rapport avec la choucroute, juste que j’aime bien les tasses en porcelaine fleuries

Ah oui, les experts, parlons en. Il paraît normal, pour décrypter la course de l’humanité vers sa destruction finale suite à une terrible guerre de civilisation (oui, à force de regarder ces chaînes, vous en êtes à peu près là), de faire appel à ceux qui ont le savoir. Sauf que… pour faire de la télé, on ne prendra pas forcément la personne la plus compétente mais celle qui passe le mieux à la télé. Pour vous en convaincre, je vous renvoie à la très bonne vidéo d’Usul sur le philosophe, aka BHL, le “philosophe de service” (supplanté depuis quelques temps par Raphaël Enthoven, de ce que je comprends). Les experts qui vous assènent des vérités n’en savent in fine guère plus que vous sur un sujet donné. Prenons par exemple l’expert en aéronautique Christophe Naudin, qui navigue de plateaux en plateaux à chaque avion qui plante. Alors son fait de gloire : il a énoncé en 1er que le MH17 avait sans doute été abattu par un missile Sol-Air. Bien joué… Mais à force de balancer des hypothèses dans l’attente de nouvelles informations, à un moment, tu peux toucher juste. Et si tu te plantes ? Ca fera plaisir aux conspirationnistes qui diront que si, si, c’est un missile, ils l’ont entendu à la télé mais le gouvernement nous ment, ils cachent la vérité. Sinon, pour finir sur Naudin, c’est le même qui a affirmé que la pièce trouvée à la Réunion ne pouvait en aucun cas appartenir au MH370 (alors que si) et il est actuellement mouillé dans l’affaire Air Cocaïne car il a aidé les deux pilotes impliqués à s’évader. Voilà un petit portrait rapide de celui dont vous avalez les paroles.

Les différents scenarii du crash du MH370

Parce que oui, on touche là le souci majeur du média télé : ça va vite, on avale ça sans recul et on finit par imprimer une vision subjective du monde, on finit par avoir peur de son prochain, surtout s’il est basané, on finit par imaginer des plages envahies de burkinis et des métros pleins de burqas, on pleure pour une chemise déchirée ou une Porsche brûlée sans penser aux dizaines ou centaines de familles qui se retrouvent acculées à la misère suite à un licenciement… Parce que eux, en fait, on ne vous les montre pas. On tendra toujours plus volontiers le micro à un Zemmour, nauséabond, menteur et manipulateur mais qui fait le “buzz” qu’à des citoyens lambdas broyés par une machinerie capitaliste, par exemple. Parce que la misère, c’est chiant, c’est pas télégénique alors qu’une bonne polémique qui pue le rance, ça passe : on ne diffuse pas encore en odorama.

Couverture du livre d'Eric Zemmour "Un quinquennat pour rien", chroniques de la guerre de civilisations, un livre qui pue la merde

Ah bah vous voyez, quand je parlais de fantasme de guerre de civilisations (je ne savais même pas que ce livre existait avant de faire une recherche icono pour Zemmour)

Bref, vous avez envie d’être informés ? Alors éteignez cette télé, lisez. Les dépêches AFP si vous voulez du (relatif) factuel, des magazines ou journaux à la pelle et croisez, croisez encore vos sources, toujours. Allez chercher l’info à l’extérieur dans la mesure du possible si votre maîtrise d’une langue étrangère le permet. Parce que rien n’est objectif, il y a toujours des objectifs de vente derrière, ne nous mentons pas. Mais lire étant déjà une activité plus active que simplement regarder (surtout que j’aimerais savoir qui regarde la télé, surtout ces chaînes là, sans faire autre chose en même temps), il est plus facile de mettre en branle son esprit critique… surtout que grâce à Internet, on est toujours qu’à un clic d’une info complémentaire sur quelque chose qui nous interpelle un peu.
Bref, ouvrez-vous, fermez la télé.

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