Manifeste pour tweeter autrement

Si je devais faire un graphique de ma journée type comme Marissa, je pense que je devrais mettre un segment conséquent intitulé “ tweeter ”. Je tweete et retweete à mort, c’est ma radio, ma télé, mon regard sur le monde. J’ai beau ne plus avoir la télé depuis 2 ans, je ne rate absolument rien de l’actu alors que des fois, ça me ferait des vacances. Pire, je suis parfois un des premiers relais d’une new tombée. Et ça, je dois arrêter, essentiellement parce que c’est anxiogène.

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Avez-vous entendu parler du vol AH1020 ? Ce vol d’Air Algérie a décollé d’Alger pour Marseille le 06 août dernier. Suite à un problème à bord, il fait demi-tour et… disparaît des écrans radar. Alerte et branle-bas de combat, Twitter s’agite, reniflant déjà l’odeur du sang et du crash… sauf que l’avion se repose à Alger quelques instants plus tard, tout le monde va bien, merci.

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Avez-vous entendu parler de la prise d’otage dans une église à Châtelet le samedi 17 septembre ? Je me connecte sur Twitter et gros coup de pression : une prise d’otage à Châtelet, police et armée débarque, les infos fusent, on parle de coups de feu… sauf qu’en fait non, ce n’est qu’une fausse alerte. J’ai donc assisté en direct à un drama imaginaire collectif.

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Depuis quelques temps, je suis prudente dans mes RT : plus rien tant que je ne suis pas sûre de la réalité des faits. Histoire de ne pas planter un avion qui s’est posé sans soucis sur un aéroport ou annoncer un attentat qui n’a jamais eu lieu, entre autres. Et puis, j’ai réfléchi et je me suis dit que je devais aller plus loin. Qui suis-je ? Pas l’AFP. Pourquoi donc retweeter une info sur un attentat en Turquie ou au Pakistan (pays dont on suit globalement moins l’actualité) ? Quel message je veux faire passer ? “Regardez ce qu’il se passe ailleurs, c’est terrible” ou ne suis-je pas finalement en plein snobisme géopolitique dont je parlais y a quelques temps ? Oui, mesdames, messieurs, je suis trop au courant de ce qu’il se passe dans le monde, tu as vu ? Mais c’est quoi ma valeur ajoutée là-dedans ? A part faire crouler mes followers sous une avalanche de news angoissantes (parce que non, j’ai pas l’exclusivité des RT d’infos sur le monde) ?

angoisse, anxiété, paranoia

Je suis certainement ce qu’on peut appeler une retweeteuse compulsive, je dois avoir en moyenne 3 RT pour 1 tweet de ma personne mais finalement, quel est le but ? Soit diffuser un avis que je partage. Quelqu’un a dit quelque chose à laquelle j’adhère donc plutôt que de réécrire la même chose. Voire dans certains cas donner de la visibilité à la parole d’une personne que je trouve plus légitime que moi sur un sujet donné. Par exemple si une personne a fait des études sur un sujet et fait référence, son avis vaudra forcément plus que le mien (quoi qu’on pourrait débattre de l’argument de l’autorité mais pas aujourd’hui). Parfois aussi, je lis des trucs que j’ai envie de partager parce que je trouve ça intéressant. Et encore, je me bride car souvent, quand je lis des trucs dans Courrier International, je suis en mode “mais troooooop, je vais le prendre en photo et le poster sur Twitter !” Là aussi, hier, je lisais un court reportage sur Kotor dans Society et j’avais envie de le partager parce que 1/ j’y suis allée et 2/ je n’avais pas du tout idée de ce qu’il s’y passait, niveau mafia locale. Dans ce cas, le message n’est pas “zavez vu comme je me préoccupe trop du sort du monde, bande d’incultes nourris au Hanouna ?” mais plus “oh ben dis donc, je viens d’apprendre ça que je ne savais pas, c’est intéressant”. Bon, j’avoue que parfois, j’ai des “débats” sur Twitter et si des articles qui vont dans mon sens sortent à ce moment là, je les balance joyeusement à la gueule de mon contradicteur (qui, curieusement, m’unfollow juste après ou me bloque, c’est selon). Je RT parfois comme je faisais des citations dans mes copies de philo “moi je pense ça et d’ailleurs j’ai raison, Descartes et Hegel, ils disent pareil !”.

carton citation chewbacca

J’ai raison, la preuve : Chewbacca pense pareil

Si l’apport de la connaissance est effectivement une bonne façon de RT, il faudrait qu’on arrête tous de se prendre pour BFM et consort, à s’entretenir les uns les autres dans une bulle terriblement anxiogène. Non parce que quand je me connecte à mon Twitter et que je vois en boucle des tweets et retweets sur le dernier attentat ou le dernier bombardement en Syrie qui a encore tué des enfants (parmi une bonne centaine de civils), ça me donne juste envie de renoncer définitivement à ma foi en l’humanité. Je ne dis pas qu’il faille ignorer les mauvaises nouvelles : ne pas vouloir savoir qu’il y a encore eu une centaine de civils massacrés sur l’autel d’intérêts qui ne le concernent même pas in fine, ça ne leur rendra pas la vie. Mais si je veux suivre l’actualité, je n’ai qu’à m’abonner au Monde, à l’AFP ou qui vous voulez. Si je veux l’information, je vais la chercher et je pense que ça marche pour tout le monde pareil. Du coup, cessons de répéter 100 000 fois la nouvelle du  même drame ad nauseum : personne n’a besoin de lire 100 fois la même news déprimante pour en mesurer l’impact… et personne ne nous discernera le badge du bon petit suiveur d’actualité. Partager des analyses, oui, partager des dépêches AFP déguisées en articles de news, est-ce que vous pensez vraiment que vous êtes le seul ou la seule à être au courant que le monde s’écroule ?

the fight club, scène finale

A partir de maintenant, je ne retweeterai donc plus que des analyses pertinentes et un peu plus à froid… et évidemment les meilleures vannes et des animaux mignons parce qu’un peu de pommade sur tous nos maux ne fera jamais de mal. Sur ce, je vous quitte avec cette petite loutre… rapport à la pommade, donc.

Maman loutre et son petit

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Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini

Par Bobby

Depuis le temps que ça me titillait. J’ai même commencé à suivre un cours à la fac sur Pasolini au 2nd semestre dans l’espoir qu’on nous le projette en cours et qu’on l’étudie, sans succès. Mais là, ça y est. Je l’ai vu. Un film édifiant, qui reste gravé dans l’histoire du cinéma. Et qui a valu la mort de son auteur, assassiné après sa sortie.

Inspiré de l’oeuvre de Sade, Salo ou les 120 journées de Sodome relate l’histoire de quatre bourgeois qui, au temps de l’Italie fasciste, emportent avec eux dans une villa retirée 9 jeunes garçons et 9 jeunes filles, pour les esclavagiser. Le vice et la perversité font loi. Dès le début, on leur explique
qu’ils ne sont plus humains, qu’ils sont destinés au plaisir de leurs maîtres. Commencent alors trois cycles, semblables aux cercles infernaux de Dante, après un prologue qui nous présente les protagonistes et se nomme Antiferno (soit le « vestibule de l’enfer »)

Cercle des Passions

Les éphèbes et les nymphes sont tour à tour violés, maltraités sexuellement, humiliés. Hétérosexualité et homosexualité confondues. Considérés comme des chiens, de la viande.

Cercle de la Merde

Là, déjà, ça se gâte. A mes yeux, ce fut la partie du film la plus insoutenable. Les esclaves sont contraints d’ingérer les excréments des bourgeois, de se baigner dans des tonneaux remplis de merde, etc. Une horreur.

Cercle du Sang

Et pour finir, je vous gâche le suspense mais ce n’est pas l’intérêt du film, les jeunes gens sont torturés, atrocement suppliciés, avant d’être exécutés. Les spectateurs ayant survécu à la vision du Cercle précédent regarderont celui-ci sans broncher, apathiques, alors que c’est peut-être celui dont les images vont le plus facilement s’imprimer dans le cerveau. Régulièrement, il me revient des flashs de ce garçon qui hurle à la mort tandis qu’on lui brûle les organes génitaux.

Alors, me direz-vous, quel est l’intérêt de voir un tel film, une telle abomination ? D’une part, je me dis toujours que « il fallait bien que quelqu’un le fasse ». Besoin de concrétiser, de mettre en image, comme Sade l’avait fait avant Pasolini, des fantasmes monstrueux (domination totale, humiliation, viol, scatophilie, torture, mise à  mort). D’autre part, il y a, plus que dans d’autres films que j’ai pu voir de Pasolini, une certaine esthétique. L’auteur nous entraîne, grâce au décor, grâce aux personnages dominateurs et à leur cohorte, dans un véritable enfer. Il y a aussi le texte, les personnages parlent beaucoup, comme ceux de Sade. Pasolini crache sur la société, les moeurs, la religion. Contre une Italie
rigidifiée et sclérosée. En témoigne les fausses cérémonies organisées par les maîtres, sources de grotesque et d’humiliation. On ne sait plus si on doit rire ou trembler devant ces images.

Et puis, en fond sonore, les bombardements. La ville de Salo*. L’écho de la guerre, du fascisme, de la négation de l’être humain. Ce n’est pas un acte de violence gratuite. Il y a derrière ça une volonté ouverte de destruction des âmes. Comme le dit l’un des maîtres à une jeune fille implorant d’être exécutée « nous allons te détruire avant de te tuer », puis à un garçon « ne comprends tu pas que nous voudrions te tuer mille fois ? ».

Bon, vous allez peut-être trouver mon rapprochement douteux, mais parfois je vais sur des sites gays, et ce que j’y vois n’est pas si éloigné que ce que l’on trouve dans ce film. Toutes ces photos, ces slogans aguicheurs, cet étal de viande fraîche ou avariée, que l’on consomme sans le moindre respect, ça ressemble franchement à l’univers de Salo ou les 120 journées de Sodome.

Je ne suis pas en train de prôner un réactionnisme vis à vis de la sexualité (et je ne parle pas uniquement des gays hein, j’utilisais cet exemple parce qu’il m’est plus familier, mais je pense que tout le monde est dans le même sac : homos, hétéros, hommes, femmes), je ne pense pas non plus qu’il faille diaboliser les fantasmes. Un fantasme, ça peut être chouette de le concrétiser, aussi saugrenu soit-il. Mais bon sang, le sexe, c’est quand même un jeu, non ? C’est dommage que l’ambiance de ces univers là ne soit pas plus amicale, plus fraternelle (évidemment, j’ai conscience que c’est un peu utopique, les fantasmes présentés dans le film étant voués à se satisfaire de la souffrance non désirée de l’autre ; pour le coup, ces
fantasmes là… on peut sans doute les laisser au rang de fantasmes…).

*ville où Mussolini s’est réfugié après le débarquement en Sicile

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