Joker : c’est moi ou…

Je ne suis pas cinéphile, c’est un fait. Je le répète régulièrement mais il faut poser les choses honnêtement avant de poursuivre. Typiquement, dans une conversation, je serai neuf fois sur dix la fille qui t’indiquera qu’elle n’a pas vu le film dont on parle. Y compris des grands classiques, j’ai découvert Die hard à 39 ans, tout comme Last Action Heroes. Alors je peux admettre que mon avis sur un film est discutable. Mais l’engouement sur le Joker, sincèrement, je comprends pas. Je vais essayer de ne point trop spolier ou divulgâcher, comme disent nos cousins d’outre Atlantique qui ont une utilisation si jolie du français, mais un peu quand même.

Le joker par Joaquim Phoenix

Je suis nulle en cinéma mais y a par contre un art auquel je suis très sensible : la narration. Comme je prétends raconter des histoires (à moi-même pour l’essentiel), j’aime observer comment les autres font. Ce qui peut me faire apprécier certaines oeuvres discutables. Ouais, c’était pas ouf mais j’ai bien aimé comment c’était raconté, y avait des trucs intéressants. Mais à l’inverse, je peux être en rejet, parfois violent, d’un film ou d’un livre juste parce que la narration est pétée. Le pire étant quand on me demande d’accepter quelque chose qui ne passe pas. J’ai déjà parlé il y a fort longtemps de la suspension consentie de l’incrédulité par rapport au film Arrival. J’avais adoré et mon mec pas du tout car nous étions dans une réception de l’histoire très différente. Moi, j’ai accepté l’effort qu’on me demandait de croire en une succession des faits difficile à avaler alors que mon mec n’a pas réussi. Je l’ai accepté car j’ai trouvé cette narration géniale même si je dois admettre que c’était un peu tiré par les cheveux.

Amy Adams dans Arrival

Pour Joker, c’est l’inverse. Bon, avant de poursuivre : oui, la prestation de Joaquin Phoenix est impeccable, c’est un acteur que j’apprécie en temps normal et j’étais grave motivée à voir le film par rapport aux bandes-annonces. Après, on peut discuter du fait que prendre ou perdre du poids pour un rôle est une performance et jouer de son hyperlaxité m’a moyennement intéressée. De façon générale, tous les acteurs sont convaincants même si je finis par être un peu lassée de voir Frances Conroy dans l’éternel rôle de mère un peu perchée. Six feet under, c’était y a 14 ans les mecs (oh putain). Alors qu’elle peut être très bien dans des tas de rôles, matez American Horror Story. Même si en vrai, je ne conseille pas du tout cette série. Dix fois trop long et confus. Bref, la direction des acteurs est impeccable, la photographie superbe. Mais c’est vraiment écrit avec les pieds.

Frances Conroy et Joaquim Phoenix dans Joker

Première grosse faiblesse : nous balancer les Wayne à toutes les sauces. C’est forcé de ouf, ça ne marche pas. Le pire étant la confrontation Arthur/Thomas Wayne dans des toilettes avec la réaction complètement pétée de Wayne… Ils nous ont même mis Bruce enfant ! A chaque fois que j’entendais le nom de Wayne, j’avais l’impression que le réalisateur me hurlait à la figure “c’est le Joker de Batman, tu l’as ???”. Que Thomas Wayne soit présent comme archétype d’un Gotham riche en opposition aux personnes en galère que l’on suit tout au long du film, je n’ai aucun souci avec ça. Le fait qu’on force sa présence tout au long du film par contre…

Arthur Flesh regarde Thomas Wayne à la télé

Autre faiblesse assez problématique : Sophie Dumond. Si vous avez vu le film, il est probable que vous ne sachiez pas de qui je parle. C’est la voisine. A AUCUN moment dans le film, son nom n’est donné, à aucun moment. J’ai découvert son nom dans le générique de fin. Alors que l’on connaisse pas son nom n’est pas choquant en soi dans le déroulé du film. J’irais même jusqu’à dire que c’est bien vu. Mais quand j’ai vu son nom en générique de fin, j’ai bugué. Quelqu’un avait donné un nom à cette personne et nous ne l’avons jamais entendu. Pourquoi ne pas l’avoir laissé en “la voisine” ? Peut-être une scène coupée au montage, je ne dis pas. Mais donner un nom à un personnage est signifiant et en l’espèce… lui donner un nom vide de toute substance la relation qu’elle a avec Arthur.

Sophie Dumond, petite amie imaginaire du Joker

Un autre point crucial : la maladie d’Arthur. Bon, auditivement parlant, ça m’a un peu agressé les tympans les scènes de rire et j’ai trouvé ça légèrement pété mais ok, je l’accepte quand même. Sauf que c’est une maladie qui est déclenchée en fonction des besoins du scénario. Ou plutôt ne se déclenche pas à un moment où elle devrait se déclencher. Pour la faire courte : Arthur a subi un dommage au cerveau qui lui déclenche une crise de fou rire quand il est stressé ou anxieux. Ok. Sauf qu’à un moment, Arthur va tranquillement franchir des barrières de sécurité et s’incruster dans une petite sauterie mondaine… sans esquisser le moindre ricanement. Sérieusement ? Et je ne parlerai même pas de la captation vidéo du spectacle d’Arthur arrivée par miracle entre les mains de son présentateur télé préféré à une époque où Internet n’existait pas… Là, vraiment, ça ne fonctionne pas.

Joaquin Phoenix est le Joker

Et enfin, et surtout, la contestation sociale. Au-delà de l’histoire d’Arthur Flesch, l’histoire nous parle d’un Gotham au bord de la crise avec une criminalité en hausse, des riches plus riches et des pauvres plus pauvres. Un peu comme dans Batman begins ou encore dans nos sociétés actuelles. Ca flambe bien en ce moment (“en ce moment”, ça va bientôt faire un an qu’on a des gilets jaunes dans la rue tous les samedis). Arthur, déguisé en clown, commet un crime sur trois connards bossant pour Wayne’s company (ok, ces trois là étaient bien réalistes) et devient symbole d’une contestation… mais genre la contestation crétine. Alors je sais que pas mal de gens en France pleurent à la moindre vitrine brisée en hurlant que les manifestants sont des sauvages (par contre, la même chose à Hong Kong, c’est ultra cool. Je n’arrive pas à comprendre comment vous gérez vos dissonances cognitives). Mais là, les mecs sont cramés au point d’exulter lors d’un carambolage et prennent pour égérie un mec qui a tué dans le métro sans qu’il n’y ait aucune revendication. Je ne suis pas sans savoir que les manifestants peuvent tout à fait être violents et qu’un mouvement a besoin d’un leader (quoique…) mais c’est mal écrit, on ne comprend pas le feu aux poudres. Mais c’est pas grave, les “contestataires” lui trouvent de bonnes raisons et emballé, c’est pesé.

Les émeutes dans le film Joker

Ce qui me fascine le plus, ce sont les gens qui sentent une révélation en voyant ce film en mode “maintenant, je suis persuadé.e que ça va péter”. Heu… je sais pas, ouvre un journal pour constater que le monde n’a pas attendu ce film pour s’embraser ? Prends n’importe quel livre d’histoire pour te rappeler que la contestation et l’embrasement social est un phénomène cyclique ? Je parlais des gilets jaunes (Hong Kong, Chili, Algérie, Liban…) mais souviens-toi les émeutes de banlieue de 2005, les manifs anti CPE et toutes les manifs du 1er mai depuis trois ou quatre ans. Ou les émeutes de 92 à Los Angeles qui furent bien violentes (plus de 50 morts). 

Ceci n’est pas un film, ce sont les manifestations en Catalogne

Du coup, je ne comprends pas. Je ne comprends pas l’engouement pour ce film qui était trop long, mal écrit. Malgré quelques qualités susnommées auxquelles je rajouterai une critique de la sphère médiatique intéressante. Un peu mal amenée, évidemment, mais intéressante. En vérité, j’aurais aimé que le film se concentre sur ça. Qu’on nous vire toute l’histoire des Wayne, qu’on fasse de la mère juste un fardeau pour lui sans en faire des caisses. Qu’on nous vire les scènes forcées où Arthur se fait bolosser par la terre entière “car c’est une victime, tavu ?”. Mais finalement, la critique de cette sphère médiatique vue comme une chance par le “petit peuple”, c’était déjà traité par Requiem for a dream” et là, encore, c’était mieux fait. 

La mère dans Requiem for a dream

Mais surtout, surtout, je vais en faire un article spécifique mais vraiment, est-ce qu’on fait d’un héros un mec “oui, ok, il tue mais c’est la société qui a fait de lui un meurtrier ”? C’est drôle parce que quand la sociologie souhaite étudier le parcours des terroristes pour comprendre comment ils en sont arrivés là, vous chialez vos grands morts en hurlant qu’on a pas le droit d’excuser quoi que ce soit. Mais vous branler sur l’histoire d’un mec blanc chétif et rejeté de tous qui bute des cols blancs, là, par contre, c’est votre nouvelle idole. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *