Peut-on tout écrire ?

Dans une optique de publication. La semaine dernière, je traînassais sur Twitter quand je vois une blogueuse littéraire hurler son indignation sur un roman, “Outrage” de Maryssa Rachel. Celle-ci dénonçait notamment que ce roman soit vendu par Hugo Roman, spécialisé dans toutes les merdes romantico-perverses de type After où on t’apprend que c’est normal d’être un paillasson maltraité par son mec car l’amour fait souffrir. Tiens, va acheter des dessous Agent Provocateur et des fringues Karl Marc John pour oublier que si tu ne souffres pas, c’est que ton histoire est en mousse. Sauf que là, c’est archi pire… Peut-on vraiment tout écrire ? Quelle est la limite ?

Dark romances par Hugo Roman

 

Je déroule le thread et là, je lis un extrait. Bon, déjà, c’est franchement écrit avec le cul et je manque de décrocher dès la deuxième phrase mais c’est après que ça se corse. Ca raconte l’histoire d’une jeune fille qui explique vivre seule avec son père, qui l’attend le soir en t-shirt-culotte, cuisses écartées… Vous imaginez la suite et je vous épargne les détails jusqu’à la conclusion sordide “les gens ne comprenaient pas pourquoi j’avais autant de mycoses à 7 ans”. 7 ans. 7 ANS ! Alors déjà, sur le côté incestueux, je commençais à froncer méchamment les sourcils mais une enfant de 7 ANS sexuellement active et consentante, ça va pas bien ? Et si j’en crois les commentaires sur Amazon, on a droit à des viols, même une scène de zoophilie… et vendu dans la même collection que les After qui cartonnent chez les adolescentes. Bordel de merde.

Ecrits sombres

Oui, je suis vulgaire dans cet article mais à un moment, y a quelque chose de moisi au Royaume littéraire. Que cette personne ait eu envie d’écrire cette histoire, à la limite, pourquoi pas, chacun ses fantasmes. Qu’ils soient publiés dans des éditions très spécialisées… et non, là, déjà, j’ai du mal. L’autrice et l’éditeur se défendent en citant des précédents célèbres genre Mme Bovary (??) et expliquent que ce livre dérange car il raconte une histoire qui pourrait être vraie. Je vais rester sur la scène incestueuse qui est la seule que j’ai lue pour démontrer à quel point cet argumentaire pue la diarrhée.

Peut-on tout écrire ?

Je vais me référer à quelques oeuvres qui pourraient évoluer dans le même registre qu’Outrage (et je ne parlerai pas de Mme Bovary, cette comparaison est un crachat).

– Desideria de Moravia, roman dont j’ai déjà parlé ci et là qui fut le plus troublant tombé entre mes mains, assez dérangeant puisqu’il est question d’une jeune fille mineure (15 ou 16 ans) qui entend des voix qui la pousse à détruire tout ce qui est perçu comme sacré par la bourgeoisie (l’argent et sa virginité), il y a une scène de viol et une scène supposée d’inceste avec sa mère adoptive. Sauf qu’il n’y a pas de description, Desideria se réveille en se demandant si sa mère adoptive l’a caressée ou non et cela participe à sa colère contre cette femme.

Desideria

– Lolita de Nabokov, évidemment. Pour le coup, on a cette histoire dégueulasse entre Dolores, 12 ans, et son beau père Humbert Humbert. Mais ici, si Dolores joue les petites séductrices, elle regrette ses gestes, finalement innocents, et Humbert, qui raconte le récit, est toujours narré comme un pervers, il sait que ses désirs sont malsains et Lolita essaiera de fuir loin de lui à la moindre occasion, refusant de tout son corps cette liaison.

Lolita, le film

Histoire d’O où nous avons une femme soumise. Ici, le contexte est un peu différent et c’est pour ça que je m’y arrête. Le roman peut être effectivement assez dérangeant puisqu’un homme livre régulièrement sa compagne à d’autres hommes sans l’avertir (on a aussi ça dans Emmanuelle où son amant initiateur la livre à un gagnant de combat de boxe sans lui demander son avis puis l’amène une autre fois dans un bordel où je ne sais plus quoi où elle se fait saillir par plusieurs hommes sans avoir réellement ravie de l’expérience) mais la différence majeure c’est que ce roman n’avait été écrit au départ que pour exciter son amant et pas du tout dans une optique de publication.

Histoire d'O

– enfin le Marquis de Sade. Je n’ai lu que la philosophie dans le boudoir que j’avais trouvé… curieux par moment (y a une scène, j’étais limite à dessiner l’emplacement des personnages tellement ça me paraissait compliqué que tout le monde arrive à s’emboîter tel que décrit), intéressant dès que ça parlait politique, vaguement excitant… et absolument dérangeant et dégueulasse sur la fin. Mais au-delà du caractère purement sexuel de l’oeuvre, il se dessine une volonté politique.

La philosophie dans le boudoir

Dans Outrage, ce qui m’a profondément mis mal à l’aise, c’est le consentement total de la gamine de 7 ans. Dans les romans précédemment cités, les victimes sont victimes et cela nourrit un propos. Même la soumise O. sait que ce qu’elle vit n’est pas normal mais elle l’accepte par amour tout en punissant sa maîtresse occasionnelle en tentant de l’envoyer à Roissy où se situe le manoir où elle était esclave sexuelle. Là, le roman est écrit à la première personne, une enfant de 7 ans excite son père, mouillant en pensant à ce qu’il allait lui faire. Je suis même pas sûre qu’une enfant de cet âge là puisse mouiller. Et c’est absolument tout le problème de ce roman : la légitimisation. Certains mecs malsains n’hésitent pas à minimiser un viol en expliquant que de toute façon, c’est ce qu’on voulait, toutes les meufs fantasment là-dessus. Ici, la pédophilie incestueuse est légitimée parce que “bah, son père ne fait que lui donner ce qu’elle veut”.

L'enfant démon

Alors peut-on tout écrire ? Dans l’absolu, tu écris ce que tu veux, comme pour Histoire d’O., vu que c’était censé rester entre les mains concernées. Mais le publier ? Cracher peperlito à la gueule de toutes les petites filles qui ont subi ça en racontant que ça pourrait être voulu ? A un moment, faudrait peut-être arrêter les conneries, aller dans le toujours plus trash pour vendre plus. Oui, il est des histoires d’amour et de sexe dérangeantes que l’on peut narrer mais pourquoi à tout prix franchir la ligne rouge ? Surtout si c’est pour le mettre entre des mains non averties. Il existe des productions sexuelles très violentes comme des Hentaï mais au moins, en lançant ça, on sait sur quoi on va tomber…

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2 réflexions au sujet de « Peut-on tout écrire ? »

  1. J’ai vu passer des cris d’épouvantes sur Insta, j’ai pas compris au début et puis je me suis penchée sur la question.
    Et j’ai le même sentiment de dégoût que toi.

    Déjà, à la base, les romances des Editions Hugo me foutent en boule. Parce que l’histoire est toujours la même, moitié cheloue. J’en ai lu un certain nombre et au final, toujours le même sentiment de « bien naze » à la fin.

    Mais là comme tu dis, c’est différent. Déjà, le niveau de violence, quelle qu’elle soit, est bien différent. On parle de pratique qui sont condamnée par la loi, faudrait quand même le rappeler. Ensuite, on parle d’une maison d’édition qui s’adresse à des jeunes. Et enfin, on parle de descriptions qui sont visiblement très poussées. Alors je n’ai pas eu la « chance » de lire des extrait mais bon visiblement, ça vaut son pesant de gerbe.

    Personnellement, j’irai jusqu’à qualifier ce bouquin d’apologie de la violence sexuelle. Et pour moi, ça mérite sanction. Mais bon, apparemment, il y a en a que ça ne choque pas. Sic.
    Chacun fait ce qu’il veut de son cul, si certains veulent avoir des pratiques autres que les miennes, très bien. Mais certainement pas dans la violence, certainement pas aux yeux de tous, et surtout de ceux qui n’ont rien demandé et qui n’y sont pas préparé.

  2. Alors je te rejoins parfaitement sur les « romances » Hugo Roman où j’ai l’impression qu’on essaie de former les jeunes filles à devenir les parfaites soumises de gros trous du cul pervers. Ayant une ex amie partie totalement en vrille après avoir rencontré un pervers narcissique, autant te dire que je hurle d’indignation devant cette mode du « dark romance ». Non pas que toutes les histoires d’amour doivent être roses à paillettes mais on doit arrêter de faire croire qu’aimer c’est souffrir sinon, c’est pas de l’amour. C’est archi faux. Je n’ai lu que les 2 premiers tomes d’After et 1 Beautiful bastard, j’avais envie de gifler les héroïnes (alors que je suis par essence non violente)

    Pour le reste, je suis amplement d’accord avec toi. J’ai vu ensuite que l’éditeur avait sorti une immense connerie genre « trop d’avertissement tue l’avertissement ». Mais bordel, on parle de pédophilie, là ! Tu peux tourner la chose dans tous les sens, ce n’est ni normal ni tolérable. Dans les exemples que j’ai cités, il y avait toujours une part du récit qui laissait comprendre que celui qui dépassait les limites était condamnable, lui-même se voyait comme tel, notamment dans Lolita. Dans Desideria où on suit la jeune fille, elle décrit très clairement ceux qui abusent d’elle comme des êtres répugnants qu’elle va chercher à duper ou blesser. Sade reste problématique sur pas mal de points même s’il place ses écrits sous le prisme du brûlot politique. Là, c’est juste… J’ai l’impression que quelqu’un (une femme, réellement ?) a écrit cette merde en cumulant le summum du dégueulasse sans perspectives, sans réflexion, juste une check list de l’humiliation sexuelle. S’il y avait une volonté, une démarche, déjà, ça remettrait peut-être le débat sur un autre plan. Mais le fait qu’une autrice ait décrit une enfant de 7 ans comme une perverse sexuelle et que ça a été publié, on est au-delà du débat. Je comprends pas que ça ait pu être publié, je ne comprends pas que ça soit encore disponible en rayon après les indignations générales.

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